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Occitanie

« une volonté de casser la déférence vis-à-vis du président »

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Que retenir de cette longue soirée de dimanche sur BFMTV ? Ce débat était-il plaisant à regarder ? Y avait-il du contenu ? Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il choisi Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel comme contradicteurs ? Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et membre du Centre de recherches politiques de Sciences Po, donne son regard sur ces deux heures trente de discussions.

3,8 millions de personnes ont suivi, dimanche soir, l’intervention d’Emmanuel Macron face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel sur BFMTV, RMC et Mediapart. Une discussion vive, parfois tendue, que le chercheur en sciences politiques Bruno Cautrès analyse. 

A-t-on assisté, dimanche soir, à un débat ou à une interview ?

On était dans les deux registres à la fois. Il y a eu clairement des temps d’interview classiques et des moments s’approchant du débat politique, notamment les questions et relances d’Edwy Plenel affirmant un point de vue.

Comment avez-vous trouvé cette soirée ?

J’ai eu des sentiments mélangés, comme beaucoup de téléspectateurs je crois, notamment face à ces échanges assez vifs. J’ai ressenti un peu de malaise face à ces montées en tension. Mais en même temps, ces moments attirent toujours l’attention. Ils sont très intéressants si on aime le spectacle de la politique.

La pugnacité des deux intervieweurs a permis à Emmanuel Macron d’aller beaucoup plus en profondeur dans sa pensée que face à Jean-Pierre Pernaut, jeudi midi dans l’Orne. Cela lui a permis de préciser des choses, voire de porter à la connaissance du public des éléments qu’il n’aurait peut-être pas révélés.

Je prends l’exemple du « verrou de Bercy » où, dans un premier temps, Emmanuel Macron n’a cessé de dire que ce n’est pas le président de la République qui ordonne les contrôles fiscaux, avec un échange extrêmement tendu avec Edwy Plenel sur le contrôle fiscal de Mediapart. Et finalement, au bout du compte, sous les coups de boutoir d’Edwy Plenel, Emmanuel Macron a fini par dire des choses sur la législation fiscale. Il ne les aurait peut-être pas dites sans ces attaques d’Edwy Plenel. 

La soirée a-t-elle été plaisante à regarder ?

Je ne dirais pas plaisante. Mais une fois qu’on dépasse les moments de tension, émotionnels, épidermiques, où l’on a le sentiment que personne ne s’écoute plus, on s’aperçoit qu’il y a eu quand même beaucoup de contenus sur les motivations de l’action du Président. Même si Emmanuel Macron n’a pas dit des choses fondamentalement nouvelles…

Du point de vue de l’objectif général, qui est de permettre au pouvoir exécutif de donner sa vérité, de se justifier, c’est assez réussi. Emmanuel Macron a incarné la loi, l’ordre (les zadistes, les étudiants) ; un président de la République qui dit comprendre, qui dit savoir écouter ceux qui ne sont pas d’accord avec lui (les retraités, les cheminots) ; et un chef de l’État qui aime la joute oratoire, le combat d’idées. Il a montré qu’il est un homme de convictions avec beaucoup de contenus.

Ce genre de discussion vive entre deux journalistes et un président de la République, est-ce inédit ?

Oui, il n’y a pas eu d’autres occasions de ce type vis-à-vis d’un Président en exercice. Pendant deux heures et demie, c’est une première ! À la fin de sa vie, François Mitterrand avait été mis sur le gril politique de Guillaume Durand pour évoquer son passé vichyste, ses amitiés avec Bousquet, mais cela n’avait pas duré toute une émission.

Cette soirée fera-t-elle date ?

C’est difficile à dire. Il y a toujours des réactions variées. Certains vont affirmer que cette façon d’interviewer un chef de l’État « à l’américaine » est une première et donc que ça va marquer. D’autres vont rétorquer que c’était beaucoup lié à la personnalité des deux journalistes, et qu’Emmanuel Macron ne sera pas confronté à ce type d’ambiance à chaque entretien télévisé….

Ce qui est certain, c’est que cette interview va marquer dans cette  comme institution. Cela a été très loin. Edwy Plenel le revendique d’ailleurs. C’est la première fois que cela a été aussi poussé. Cela peut faire date dans les relations entre l’exécutif et les médias en France.

Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel. | FRANCOIS GUILLOT/AFP

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il choisi Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel ?

Emmanuel Macron veut toujours montrer qu’il est un homme courageux, qu’il retrousse ses manches pour sauver la France. Il veut montrer qu’il n’a peur de rien pour sauver la France. Venir débattre face à deux journalistes réputés durs dans les interviews, mordants, cela accrédite l’idée qu’Emmanuel Macron est un homme d’action, de conviction, que rien ne le déroutera de son projet.

Emmanuel Macron est aussi un personnage politique n’aimant pas être rangé dans une seule boîte. Il ne fallait surtout pas rester sur l’image du chef de l’État interrogé dans une classe, dans la tranquillité d’une école de l’Orne face à Jean-Pierre Pernaut. Là, il est remonté à Paris, dans le lieu de la politique et il voulait montrer qu’il y va, qu’il est dans le combat…

L’école, c’est la proximité, un lieu de savoir. La tour Eiffel, c’est Paris, c’est le symbole de la France qui rayonne. Ces changements de décors ne doivent rien au hasard.

Y a-t-il eu un vainqueur lors de cette soirée ?

Les trois ont tenu leur rôle. On ne peut pas désigner de vainqueur car les trois n’étaient pas dans le même registre. Le président de la République est venu parler de son action, la justifier. Structurellement, le président de la République ne peut donc pas perdre dans un débat comme celui-là.

Les deux journalistes, eux, ont bien joué leur jeu de ceux qui ont une autre manière de penser et de voir. On n’aurait pas pu se permettre d’avoir deux soirées, à quelques jours d’écart, avec Jean-Pierre Pernaut qui n’a pas vraiment bouleversé le chef de l’État. Là il y aurait eu un souci démocratique.

Que publiquement des désaccords soient exposés, chacun est dans son rôle. Les médias sont le pouvoir critique, la voix du citoyen, et le pouvoir cherche à se justifier. J’ai d’ailleurs trouvé Emmanuel Macron bien meilleur hier soir que face à Jean-Pierre Pernaut.

Source : https://www.ouest-france.fr/politique/emmanuel-macron/interview-de-macron-une-volonte-de-casser-la-deference-vis-vis-du-president-5701110



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