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Occitanie

Un pesticide controversé pour « sauver » la carotte

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Depuis neuf ans, les producteurs français de carottes réclament une dérogation pour utiliser du dichloropropène. En 2009, l’Europe a interdit cet insecticide jugé dangereux.

En déplacement le 28 avril dernier à Pirou, dans la Manche, pour inaugurer la Foire aux bulots, le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert a été interpellé, non pas par des pêcheurs du gastéropode marin, mais par des producteurs de… carottes de Créances, venus en voisins. Ces derniers réclament au ministre et ancien député de la Manche, une nouvelle dérogation pour utiliser le dichloropropène, un nématicide qui débarrasse leurs champs d’un ver parasite, le nématode. Le fumigant (gaz) classé « cancérigène possible » ou « probable » selon les agences, a été interdit en 2009 par l’Union européenne. Mais… il reste utilisé.

Dérogation en cas d’urgence

En effet, un règlement européen (11/07 2009, article 53) autorise le recours à une dérogation pour utiliser un pesticide non autorisé, pendant 120 jours, en cas d’« urgence phytosanitaire » (pas d’alternative) pour sauver une production agricole. Et si la mise en oeuvre apparaît sans risque pour le consommateur, l’opérateur et l’environnement. Les États membres y recourent régulièrement en ce qui concerne le dichloropropène.

Cette année encore, « l’Espagne, l’Italie, le Portugal, Chypre autorisent leurs producteurs à utiliser le dichloropropène », affirme Philippe Jean, producteur de légumes à Créances et administrateur de « Légumes de France » (FNSEA).

Dans la Manche et dans les Landes

En France, les agriculteurs des principaux bassins de production (Landes et Manche) ont demandé, le 10 avril dernier, une dérogation au gouvernement français. « On obtient la dérogation depuis plusieurs années, on ne comprend pas pourquoi ça tarde cette fois », s’interroge Philippe Jean qui cultive, avec ses onze salariés, 58 ha de carottes et de poireaux à Créances, un bassin de production d’environ 130 légumiers. Les graines doivent être semées au plus tard début juin.

La direction générale de l’alimentation (DGAL) instruit actuellement le dossier ainsi qu’une centaine d’autres demandes de dérogation. La décision est rendue après avis d’expert (sur l’absence d’alternatives) et une analyse des risques par l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation).

À l’appui de leur demande, les organisations professionnelles parlent d’une « molécule qu’on ne retrouve pas dans la nappe phréatique. »

Mais le Dr Joël Spiroux, président du Criigen (Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique) y voit « un produit possiblement cancérigène, pouvant provoquer une toxicité rénale, hépatique, des troubles cutanés, pulmonaires. S’il est utilisé, c’est qu’on privilégie l’économie sur la santé. »

Pas d’alternative avant 2020

Les producteurs disent ne pas disposer d’alternative au dichloropropène pour « nettoyer » leurs sols. Pas avant 2020, en tout cas, et l’arrivée d’un produit plus vertueux à base de soufre, utilisé actuellement en Italie.

Interrogé, le Sileban, station expérimentale légumière, à Gatteville (Manche), a refusé de s’exprimer. Pour se prémunir contre les nématodes, « il existe pourtant une méthode très simple, c’est la rotation des cultures », rappelle Emmanuel Aze, responsable commission « pesticides » à la Confédération paysanne. « Les nématodes se sont installés du fait d’une fréquence trop répétée de cultures de carottes », explique Jean Santerre, à la Chambre d’agriculture de la Manche.

Philippe Jean le reconnaît. Sur les terres sableuses de Créances, on produit de la carotte depuis toujours. Une carotte bien droite, pas biscornue. Les conditions sont idéales à un bon enracinement.

Difficile de produire autre chose. Mais les vers prolifèrent à cause de cette intensification. La réponse ? Une « jachère noire » : cinq ans sans plantation… Économiquement impensable. « Et si on perd le dichloropropène, pronostique Philippe Jean, notre production passera de 70 000 tonnes à 25 000 tonnes de carottes. »

Source : https://www.ouest-france.fr/economie/agriculture/un-pesticide-controverse-pour-sauver-la-carotte-5751506



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