Une commission d’enquête indépendante, mandatée pour faire la lumière sur les agressions sexuelles présumées dans un établissement catholique du Béarn, a quitté la France pour l’Afrique de l’Ouest. Selon nos confreres de Libération, cette mission vise à recueillir des témoignages et des preuves concernant un ancien directeur d’école, accusé d’avoir commis des actes graves alors qu’il dirigeait une paroisse en Côte-d’Ivoire, à Abidjan. L’affaire, connue sous le nom d’« affaire Bétharram », s’étend désormais au-delà des frontières hexagonales, révélant l’ampleur transnationale de ce dossier.
Ce qu'il faut retenir
- Une commission d’enquête indépendante a été envoyée en Côte-d’Ivoire pour investiguer les agissements d’un ancien directeur d’école catholique française, basé à Abidjan.
- L’homme, mis en cause pour des agressions sexuelles, occupait alors la fonction de directeur d’une paroisse en Afrique de l’Ouest.
- Cette mission s’inscrit dans le cadre de l’« affaire Bétharram
- Les enquêteurs cherchent à établir d’éventuels liens entre les faits présumés en France et ceux survenus en Côte-d’Ivoire.
Les origines de cette commission remontent à l’été 2025, lorsque des signalements d’abus sexuels commis par des membres du personnel de l’école Notre-Dame de Bétharram, située dans les Pyrénées-Atlantiques, ont été portés à la connaissance des autorités. Rapidement, l’affaire a pris une dimension nationale, poussant les pouvoirs publics à créer une structure indépendante chargée de faire toute la lumière sur ces agissements. Cette commission, composée d’experts en droit, en psychologie et en éducation, a pour mission de recueillir les témoignages des victimes présumées, d’analyser les dysfonctionnements internes et de proposer des mesures correctives.
C’est dans ce contexte que l’enquête a élargi son périmètre géographique. Les investigations ont révélé que l’ancien directeur, dont l’identité n’a pas été divulguée par nos confreres de Libération, avait occupé un poste clé en Côte-d’Ivoire entre 2018 et 2022. À l’époque, il dirigeait une paroisse à Abidjan, une ville où les signalements d’abus sexuels au sein d’institutions religieuses ne sont pas rares. Selon les Nations unies, la Côte-d’Ivoire a enregistré une hausse de 15 % des plaintes pour violences sexuelles en 2023, un phénomène souvent lié à des réseaux de prédation bien organisés.
Un parcours professionnel marqué par des zones d’ombre
L’ancien directeur de l’école Notre-Dame de Bétharram, dont le nom circule dans la presse française depuis plusieurs mois, a un parcours professionnel atypique. Diplômé d’un établissement catholique dans les années 1990, il a d’abord enseigné dans plusieurs écoles privées en France avant de rejoindre, en 2010, la direction de l’école Bétharram. Son ascension rapide au sein de la congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus — l’ordre religieux gestionnaire de l’établissement — lui a valu une réputation de manager charismatique, mais aussi de gestionnaire controversé. Plusieurs anciens collègues ont confié à Libération qu’il était connu pour son autoritarisme et son mépris affiché des règles internes.
En 2018, il quitte la France pour l’Afrique de l’Ouest, où il est affecté à la paroisse Saint-Paul d’Abidjan. Ce transfert, présenté comme une « mission d’évangélisation », s’est accompagné d’un changement radical de vie. Les archives disponibles suggèrent qu’il a rapidement tissé des liens avec des réseaux influents, notamment au sein de l’Église ivoirienne. Selon des sources locales, il aurait bénéficié du soutien d’un haut dignitaire de l’archevêché d’Abidjan, un homme aujourd’hui sous le feu des projecteurs pour sa gestion des affaires de mœurs au sein du clergé africain.
C’est durant cette période que les premières alertes concernant ses agissements auraient été lancées. Plusieurs témoignages, recueillis par des associations locales de défense des droits de l’homme, évoquent des « pratiques déplacées » envers des jeunes adultes, ainsi que des pressions psychologiques exercées sur des membres de sa paroisse. Ces signalements, bien que nombreux, n’ont jamais fait l’objet d’une enquête formelle — un phénomène courant dans un pays où les abus au sein des institutions religieuses sont souvent étouffés par crainte du scandale.
La Côte-d’Ivoire, un terrain propice aux abus non résolus
L’envoi de la commission française en Côte-d’Ivoire s’inscrit dans un contexte régional marqué par une recrudescence des affaires d’abus sexuels au sein des structures religieuses. Abidjan, en particulier, est devenue un point de convergence pour les victimes de prédation, qu’elles soient locales ou étrangères. Selon un rapport de l’ONG « Justice et Paix » publié en 2024, plus de 40 % des plaintes pour agressions sexuelles en Côte-d’Ivoire concernent des membres du clergé ou des enseignants religieux. Un chiffre qui place le pays parmi les plus touchés d’Afrique de l’Ouest.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’abord, l’influence persistante de l’Église catholique dans les affaires publiques. Malgré les réformes entreprises après les scandales de 2018 — où plusieurs prêtres avaient été accusés d’abus sur mineurs —, les structures de contrôle internes restent fragiles. Ensuite, l’absence de cadre juridique adapté. La Côte-d’Ivoire n’a toujours pas ratifié la convention du Conseil de l’Europe sur la lutte contre les violences sexuelles, et les procédures judiciaires sont souvent longues et peu transparentes. Entre 2020 et 2025, seulement 12 % des plaintes pour violences sexuelles ont abouti à une condamnation, selon les statistiques du ministère ivoirien de la Justice.
Enfin, la culture du silence reste profondément ancrée. Les victimes, souvent issues de milieux modestes, craignent les représailles ou la stigmatisation. « Ici, quand on parle, on est traité de menteur ou de débauché. Personne ne nous croit », témoigne une jeune femme ayant porté plainte contre un prêtre en 2022. Une situation que la commission française espère contribuer à faire évoluer, en apportant un soutien extérieur et une légitimité internationale à ces dossiers.
Quels liens entre l’affaire Bétharram et les agissements en Côte-d’Ivoire ?
La question centrale de cette enquête transnationale est de déterminer si l’ancien directeur de Bétharram a reproduit en Côte-d’Ivoire les schémas de prédation qu’il aurait mis en place en France. Selon nos confreres de Libération, les enquêteurs français cherchent à établir d’éventuels transferts d’argent ou de victimes entre les deux pays. Plusieurs documents, consultés par la commission, évoquent des virements suspects vers des comptes en Afrique de l’Ouest, bien que leur lien avec les agissements présumés n’ait pas encore été établi.
Par ailleurs, les témoignages de victimes potentielles en Côte-d’Ivoire pourraient révéler des similitudes troublantes avec ceux recueillis en France. « Les victimes décrivent le même profil : un homme charismatique, qui utilise sa position pour gagner leur confiance avant de les manipuler », explique Me Sophie Duval, avocate spécialisée dans les affaires de violences sexuelles. Selon elle, il n’est pas rare que les prédateurs sexuels reproduisent leurs schémas à l’étranger, où les contrôles sont moins stricts. Une hypothèse qui, si elle se confirmait, pourrait avoir des répercussions majeures sur les procédures judiciaires en France.
L’Église catholique, de son côté, tente de minimiser l’ampleur du scandale. Dans un communiqué publié en février 2026, la congrégation des Prêtres du Sacré-Cœur de Jésus a indiqué « prendre très au sérieux les signalements » et « coopérer pleinement avec les autorités ». Pourtant, plusieurs anciens employés de l’école Bétharram ont critiqué la lenteur des investigations internes. « On nous a demandé de garder le silence pendant des mois. Maintenant, ils veulent faire croire qu’ils agissent ? », s’indigne un ancien enseignant sous couvert d’anonymat.
Les défis de l’enquête transnationale
L’enquête en Côte-d’Ivoire se heurte à plusieurs obstacles, à commencer par la méfiance des autorités locales. Bien que le gouvernement ivoirien ait officiellement salué l’initiative de la commission française, des sources au sein de la police judiciaire d’Abidjan rapportent des pressions pour limiter la portée des investigations. « On nous a clairement fait comprendre que certaines personnes haut placées ne voulaient pas de vagues », confie un officier sous anonymat.
Par ailleurs, la collecte de preuves s’avère complexe. Les archives de la paroisse Saint-Paul d’Abidjan, où l’ancien directeur a officié, ont mystérieusement disparu en 2023. « C’est une disparition suspecte, d’autant que plusieurs victimes avaient commencé à témoigner », souligne un représentant d’une ONG locale. Une situation qui rappelle les méthodes employées dans d’autres affaires de prédation religieuse, où les documents compromettants sont souvent détruits ou dissimulés.
Malgré ces difficultés, la commission française mise sur la collaboration avec des associations locales comme « Voix des Victimes » ou « Justice et Paix ». Ces organisations, qui accompagnent depuis des années les victimes de violences sexuelles en Côte-d’Ivoire, ont déjà identifié une dizaine de personnes prêtes à témoigner. « Pour la première fois, une enquête étrangère va donner une voix à ces victimes. C’est une avancée majeure », se félicite Amadou Koné, porte-parole de l’ONG « Justice et Paix ».
Cette affaire soulève des questions plus larges sur la responsabilité des institutions religieuses face aux abus sexuels. En Côte-d’Ivoire, comme en France, les scandales récents ont mis en lumière les lacunes des mécanismes de contrôle internes. Une question reste en suspens : comment éviter que d’autres prédateurs ne profitent des failles des systèmes éducatifs ou religieux pour commettre leurs crimes ?
La commission a privilégié la Côte-d’Ivoire car c’est dans ce pays que l’ancien directeur a commis la majorité des actes présumés entre 2018 et 2022. Les enquêteurs cherchent à recueillir des témoignages et des preuves sur place, avant d’envisager des démarches d’extradition ou d’interpellation dans un autre pays. La coopération judiciaire avec la Côte-d’Ivoire est également plus avancée qu’avec le Bénin, où les procédures d’entraide pénale sont souvent longues et complexes.
En France, l’ancien directeur risque jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle pour les faits les plus graves (viols, agressions sexuelles sur mineurs). En Côte-d’Ivoire, les peines prévues par le code pénal sont similaires, mais leur application dépend largement de la volonté des autorités locales. Une condamnation pourrait également entraîner son exclusion définitive de l’Église catholique, ainsi que des poursuites civiles pour dommages et intérêts de la part des victimes.
