Pour la cinquième année consécutive, Bamako a accueilli la Rentrée littéraire du Mali du 10 au 14 février 2026, transformant la capitale en une vitrine de la création africaine malgré un contexte national profondément dégradé. Selon nos confrères de Courrier International, cet événement culturel, placé sous le thème « L’Afrique dans le monde de demain », a réuni des auteurs maliens et internationaux pour échanger sur les défis contemporains du continent. Pourtant, l’organisation de cette manifestation a été marquée par des changements incessants de lieux et d’horaires, conséquence directe de l’instabilité sécuritaire qui frappe le pays depuis des années.
Ce qu'il faut retenir
- La Rentrée littéraire du Mali 2026 s’est tenue du 10 au 14 février à Bamako, malgré un contexte sécuritaire et politique explosif
- L’événement a dû s’adapter en permanence aux menaces djihadistes et aux contraintes logistiques liées à l’embargo et à l’instabilité des transports
- Le Mali traverse une crise multidimensionnelle : coups d’État (2020, 2021), retrait des forces françaises (2022), et rapprochement controversé avec la Russie
- La capitale, Bamako, subit des pénuries récurrentes (électricité, carburant, sécurité), reflétant l’effondrement des services publics
- La propagation du terrorisme au Sahel s’est accélérée depuis 2012, avec une intensification des attaques dans le centre du Mali
Cette édition 2026 s’est tenue dans un pays où les déplacements sont devenus une gageure. Les participants ont dû naviguer entre des points de rencontre improvisés, souvent annoncés à la dernière minute pour éviter les menaces d’attentats ou les blocages routiers. Les organisateurs, conscients des risques, ont même limité l’accès aux lieux des débats, exigeant des badges spécifiques et des escortes militaires pour les trajets les plus sensibles. Une précaution qui illustre l’ampleur des défis : selon le Système des Nations Unies pour l’évaluation des risques au Sahel, le Mali compte parmi les 10 pays les plus dangereux au monde pour les civils en 2025, avec plus de 1 200 attaques terroristes recensées l’an dernier, soit une hausse de 35 % par rapport à 2024.
Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur la trajectoire politique récente du Mali. Le pays a basculé dans l’instabilité après deux coups d’État en 2020 et 2021, menés par des groupes de soldats mécontents de la gestion de la crise sécuritaire par les autorités civiles. Le colonel Assimi Goïta, qui a pris le pouvoir en mai 2021, a ensuite orchestré un virage géopolitique spectaculaire. En 2022, Bamako a expulsé les troupes françaises de l’opération Barkhane, accusées d’ingérence et de résultats insuffisants dans la lutte antiterroriste. Cette décision a coïncidé avec l’arrivée massive de mercenaires russes du groupe Wagner – officiellement redéployés sous la bannière de « l’Alliance des États du Sahel » (AES) aux côtés du Niger et du Burkina Faso. Une alliance qui, selon les analystes de l’International Crisis Group, a « profondément modifié l’équilibre des forces régionales » sans pour autant endiguer la progression des groupes jihadistes comme Jamaat Nusrat al-Islam wal Muslimin (JNIM) ou l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS).
Ce revirement stratégique n’a pas été sans conséquences. En quittant le giron occidental, le Mali a perdu un soutien logistique et financier estimé à plus de 150 millions d’euros par an – une manne qui permettait de financer, entre autres, la formation des forces armées locales. Aujourd’hui, l’armée malienne, bien que mieux équipée grâce à l’aide russe, peine à contrôler les deux tiers du territoire, notamment dans les régions du Mopti, Ségou et Tombouctou, où les groupes armés multiplient les exactions. « On est passé d’une guerre par procuration à une guerre ouverte », explique Rida Lyammouri, chercheur spécialiste du Sahel à l’Institut d’études de sécurité (ISS). « Les djihadistes profitent des vides sécuritaires pour s’enraciner, tandis que les populations locales, prises entre le marteau et l’enclume, fuient massivement. » Selon l’ONU, près de 400 000 Maliens ont été déplacés en 2025, un chiffre en hausse constante depuis 2018.
Dans ce contexte, la Rentrée littéraire du Mali revêt une dimension symbolique majeure. Pour les organisateurs, il s’agissait de « montrer que la culture peut être une arme de résistance ». Parmi les participants figuraient des figures majeures de la littérature africaine, comme l’écrivain Alain Mabanckou, présent à Bamako pour un cycle de conférences sur « l’écriture comme acte de survie », ou la poétesse Adeline Dieudonné, dont le dernier roman, « La Vraie Vie », explore les fractures sociales en Afrique centrale. « La littérature est un acte politique quand le pays est en lambeaux », a déclaré Mabanckou lors d’un débat retransmis en direct sur Malijet. « Mais pour que ce discours résonne, encore faut-il que les mots puissent circuler – et à Bamako, c’est devenu un luxe. »
L’événement a également mis en lumière les difficultés logistiques qui pèsent sur la vie quotidienne. Depuis 2023, le Mali subit un embargo partiel de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), en représailles aux coups d’État, qui a aggravé les pénuries de carburant et de médicaments. À Bamako, les coupures d’électricité atteignent désormais 12 heures par jour, tandis que les prix des denrées de base ont augmenté de 40 % en deux ans, selon les données de la Banque mondiale. « On a l’impression de vivre dans un pays en état de siège permanent », confie Kadiatou Sow, libraire à Bamako et membre du comité d’organisation de l’événement. « Les gens viennent aux rencontres littéraires comme on irait à un enterrement : avec l’espoir que quelque chose bouge, mais en sachant que tout peut s’effondrer d’un jour à l’autre. »
La sécurité, elle aussi, est devenue un casse-tête. Les forces de l’ordre maliennes, sous-équipées et parfois infiltrées par des groupes armés, peinent à assurer la protection des civils. En janvier 2026, une attaque à la roquette contre un marché de Bamako a fait 18 morts, rappelant l’impuissance des autorités à endiguer la violence. « Les djihadistes ciblent délibérément les lieux de rassemblement, y compris culturels », explique Mahamadou Samaké, expert en contre-terrorisme à l’Université des sciences juridiques et politiques de Bamako. « Leur objectif n’est pas seulement de tuer, mais de semer la terreur pour paralyser la société. » Une stratégie qui semble porter ses fruits : selon un sondage Afrobaromètre publié en 2025, 62 % des Maliens estiment que la situation sécuritaire s’est détériorée depuis 2021, et près d’un tiers des habitants de Bamako déclarent éviter les déplacements nocturnes par crainte d’une attaque.
Face à cette réalité, certains intellectuels maliens appellent à une mobilisation plus large. L’écrivain et ancien ministre de la Culture Alpha Oumar Konaré a ainsi lancé un appel solennel lors de la clôture de la Rentrée littéraire : « Si l’État ne peut plus protéger ses citoyens, c’est à la société civile de prendre le relais. La culture, l’éducation, la presse – tous ces domaines doivent devenir des remparts contre l’obscurantisme. » Une prise de position qui s’inscrit dans un débat plus large sur le rôle de l’intelligentsia africaine. Pour Achille Mbembe, philosophe camerounais et figure de proue du panafricanisme contemporain, « le défi des années à venir sera de concilier résistance culturelle et exigence démocratique ». Dans un essai publié en 2025, Mbembe écrit : « « La véritable bataille n’est pas seulement militaire. Elle est aussi symbolique : qui contrôle les récits contrôle l’avenir. »
Pour l’instant, la Rentrée littéraire de Bamako reste un îlot de résistance dans un pays en déliquescence. Mais comme le souligne Kadiatou Sow : « Un livre, une conférence, une lecture publique… C’est peu. Mais c’est déjà un acte de foi. » Dans une capitale où les rêves de développement semblent s’être évanouis, la littérature offre peut-être le dernier refuge pour imaginer un « monde de demain » – à condition, bien sûr, qu’il reste des Maliens pour en témoigner.
Le gouvernement malien, dirigé par le colonel Assimi Goïta depuis mai 2021, a accusé Paris d’ingérence et d’échec dans la lutte contre le terrorisme. Le retrait des troupes françaises de l’opération Barkhane a été acté en août 2022, après des années de tensions croissantes. Ce revirement s’inscrit dans une stratégie plus large de « souveraineté retrouvée », incluant un rapprochement avec la Russie et d’autres partenaires non-occidentaux.
Depuis 2012, plus de 10 000 morts et 2 millions de déplacés ont été recensés. En 2025 seulement, les Nations Unies dénombrent 1 200 attaques terroristes, faisant de 2025 l’année la plus meurtrière jamais enregistrée. Les régions de Mopti, Ségou et Tombouctou sont les plus touchées.
