Une mère groenlandaise, Keira Alexandra Kronvold, se bat ce vendredi 1er mai devant la Cour suprême du Danemark pour tenter de récupérer la garde de sa fille de 18 mois, Zammi, placée en famille d'accueil quelques heures après sa naissance en novembre 2024. Cette affaire, qui met en lumière les pratiques controversées du système de protection de l'enfance danois à l'égard des familles inuites, a poussé les Nations unies à s'émouvoir d'une possible « discrimination ethnique » dans les procédures de retrait d'enfants, selon BMF - International.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a adressé une lettre aux autorités danoises pour dénoncer ce qu'il considère comme des « discriminations ethniques » dans le traitement des mères d'ascendance inuit. Reem Alsalem, rapporteuse spéciale de l'ONU sur la violence à l'égard des femmes et des filles, a souligné dans ce courrier, révélé ce 1er mai par The Guardian, que ces pratiques « s'apparentent à des discriminations ethniques ». Une prise de position qui survient alors que la Cour suprême danoise examine un ultime recours déposé par Keira Alexandra Kronvold, dont le cas est devenu emblématique d'un système contesté.
Ce qu'il faut retenir
- Le Danemark fait l'objet de critiques des Nations unies pour ses pratiques de placement d'enfants d'origine inuit, jugées discriminatoires.
- Keira Alexandra Kronvold, une mère groenlandaise, se bat en justice pour récupérer sa fille placée en famille d'accueil depuis sa naissance en 2024.
- Les tests de compétence parentale, désormais abandonnés, avaient conduit aux décisions de placement, selon l'ONU.
- Les enfants nés de parents groenlandais ont cinq à sept fois plus de risques d'être placés que ceux nés de parents danois.
- Le gouvernement danois a supprimé ces tests le 1er mai 2026, mais les familles déjà touchées n'ont pas encore de voie de recours claire.
Un système de protection de l'enfance sous le feu des critiques
Le cas de Keira Alexandra Kronvold illustre les dysfonctionnements dénoncés par les Nations unies. Selon BMF - International, la jeune femme de 30 ans a perdu la garde de sa fille Zammi, née en novembre 2024, quelques heures seulement après son accouchement. Dans un entretien accordé à l'AFP en 2025, elle avait décrit son désespoir : « Je l'ai allaitée. J'avais préparé un sac pour son voyage avec un doudou imprégné de mon odeur, un plaid (...) Il y avait une lettre pour la famille d'accueil qui disait : "elle s'appelle Zammi", et je les ai priés de prendre soin de ma fille, de la protéger. » Les services sociaux avaient pris cette décision après qu'elle avait passé un test de compétence parentale, le « FKU », alors qu'elle était enceinte.
Ces tests, conçus pour évaluer l'aptitude des parents à élever un enfant, reposent sur des images que les parents doivent interpréter. Or, les Groenlandais, dont la culture diffère de celle du Danemark, peuvent les comprendre différemment. À cela s'ajoute le fait que les entretiens se déroulent souvent en danois, sans interprète systématique, ce qui limite la compréhension des parents concernés. Les résultats de ces tests, transmis à la municipalité du nord-ouest du Danemark, avaient conduit à une évaluation négative de ses compétences parentales. « [La mère] aura des difficultés à préparer l'enfant aux attentes et aux codes sociaux nécessaires pour évoluer dans la société danoise », avait indiqué la presse danoise, citant des extraits du document.
Des chiffres qui révèlent un biais systémique
Les données disponibles confirment l'ampleur du phénomène. Une étude publiée en 2022 révélait que les enfants nés de parents groenlandais avaient cinq à sept fois plus de risques d'être placés que ceux nés de parents danois. En 2023, le ministère danois des Affaires sociales recensait 460 enfants d'origine groenlandaise placés en famille d'accueil ou en institution. Ces chiffres ont alimenté les tensions entre Copenhague et Nuuk, la capitale du Groenland, qui dénonce un « biais colonial persistant » dans les politiques sociales danoises. Face à ces critiques, le gouvernement danois a annoncé, le 1er mai 2026, l'abandon définitif des tests FKU pour les familles groenlandaises. Une décision saluée par les associations de défense des droits des Inuits, mais qui intervient trop tard pour Keira Alexandra Kronvold et des centaines d'autres familles.
Reem Alsalem, l'experte de l'ONU, a rappelé dans sa lettre aux autorités danoises que « si nous nous réjouissons de la décision selon laquelle ces tests ne devront plus être utilisés à l'avenir pour les parents groenlandais, ceux qui ont fait l'objet de décisions fondées sur l'évaluation FKU devraient pouvoir bénéficier d'un accès à la justice et de voies de recours ». Une exigence que partagent les avocats de Keira Alexandra Kronvold, qui espèrent que l'arrêt de la Cour suprême fera jurisprudence pour les autres familles séparées de leurs enfants sur la base de ces tests aujourd'hui bannis.
Un héritage colonial qui résiste au temps
Le Groenland, territoire autonome danois depuis 1979, conserve une relation complexe avec son ancien colonisateur. Les politiques sociales danoises, souvent conçues sans tenir compte des spécificités culturelles inuites, sont régulièrement pointées du doigt. Les tests FKU en sont l'un des exemples les plus flagrants. « Les entretiens se déroulent en danois, sans interprète systématique, et les critères évalués ne reflètent pas les réalités des familles inuites », explique un sociologue spécialiste des questions autochtones. Bref, pour les défenseurs des droits des peuples autochtones, ces pratiques relèvent d'une forme de colonialisme institutionnel, où les normes danoises sont imposées comme universelles.
Le gouvernement groenlandais, dirigé par le Premier ministre Múte Bourup Egede, a maintes fois dénoncé ce qu'il considère comme une ingérence dans ses affaires intérieures. En 2023, Nuuk avait menacé de suspendre la coopération avec Copenhague sur les questions sociales si les tests n'étaient pas abandonnés. La décision prise le 1er mai 2026 répond partiellement à cette exigence, mais les familles déjà affectées par ces évaluations restent dans l'incertitude quant à leur capacité à récupérer leurs enfants.
Une affaire qui dépasse les frontières
L'affaire Kronvold dépasse le cadre danois et interroge sur les pratiques similaires dans d'autres pays où des peuples autochtones sont confrontés à des systèmes de protection de l'enfance conçus par des majorités culturelles dominantes. Au Canada, par exemple, des enquêtes ont révélé des taux disproportionnés de placement d'enfants autochtones, conduisant à la création d'un tribunal spécialisé pour réexaminer ces dossiers. « Ces situations rappellent les traumatismes historiques liés aux pensionnats autochtones », souligne un expert en droits humains. Pour autant, les solutions passent souvent par un dialogue entre les autorités et les représentants des peuples concernés, afin d'adapter les normes sociales aux réalités culturelles locales.
En attendant, Keira Alexandra Kronvold attend une réponse de la justice danoise, tandis que les Nations unies maintiennent la pression sur Copenhague. La rapporteuse spéciale Reem Alsalem a d'ailleurs appelé le Danemark à « mettre en place des mécanismes de recours efficaces » pour les familles déjà touchées. Une exigence que les associations de défense des droits des Inuits comptent bien faire entendre lors des prochaines négociations avec le gouvernement danois, prévues cet automne.
Selon une étude de 2022, les enfants nés de parents groenlandais ont cinq à sept fois plus de risques d'être placés que ceux nés de parents danois. Cette surreprésentation s'explique en partie par l'utilisation de tests de compétence parentale, comme le FKU, qui ne tiennent pas compte des spécificités culturelles inuites. Les critères d'évaluation, souvent basés sur des normes danoises, peuvent ainsi conduire à des jugements biaisés contre les familles groenlandaises.
Keira Alexandra Kronvold a engagé un ultime recours devant la Cour suprême du Danemark ce 1er mai 2026. Si la justice lui donne raison, son cas pourrait servir de précédent pour les autres familles séparées de leurs enfants sur la base des tests FKU. Ses avocats espèrent également que cette affaire incitera le gouvernement danois à mettre en place un mécanisme de réexamen des dossiers déjà jugés.