En pleine expansion, les data centers nécessaires au fonctionnement des outils d’intelligence artificielle pourraient bientôt être alimentés en partie par du gaz fossile en France. Une demande portée par les constructeurs de ces infrastructures, pourtant réputées énergivores. Cette perspective, qualifiée d’« aberrante » par GRDF, soulève des questions sur la stratégie énergétique du pays, alors que le réseau électrique français reste l’un des plus décarbonés d’Europe. Reporterre révèle cette tendance préoccupante, qui pourrait compromettre les objectifs climatiques nationaux.

Ce qu'il faut retenir

  • Les promoteurs de data centers en France sollicitent un raccordement au réseau de gaz, malgré l’abondance d’électricité décarbonée dans le pays.
  • GRDF qualifie cette demande d’« aberration » et met en garde contre son impact écologique.
  • Ces infrastructures, indispensables à l’IA, consomment déjà des volumes d’énergie colossaux, exacerbant la pression sur les réseaux.
  • La France mise traditionnellement sur son électricité nucléaire et renouvelable pour alimenter ses centres de données.
  • Cette orientation vers le gaz fossile pourrait freiner la transition énergétique du secteur numérique.

Une demande surprenante dans un pays électrifié

Alors que la France dispose d’un mix électrique parmi les plus décarbonés au monde — avec une part prépondérante du nucléaire et une montée en puissance des énergies renouvelables —, certains acteurs du numérique envisagent sérieusement de se tourner vers le gaz. Selon Reporterre, des entreprises impliquées dans la construction de data centers ont sollicité GRDF, le gestionnaire du réseau de distribution de gaz, pour un raccordement direct. Un choix qui interroge, alors que l’électricité reste largement disponible et que les infrastructures gazières n’ont pas été conçues pour alimenter des sites industriels de cette envergure.

Pour GRDF, cette requête est loin d’être anodine. Dans une déclaration rapportée par Reporterre, le gestionnaire souligne l’inadéquation de cette solution : « Raccorder des data centers au gaz, c’est une aberration », a affirmé un porte-parole. L’argument écologique est central : le gaz fossile, même présenté comme une énergie de transition, reste une source d’émissions de CO₂ bien plus élevée que l’électricité française, majoritairement bas-carbone. Autant dire que cette option reviendrait à prendre le problème à l’envers.

L’IA, un secteur toujours plus gourmand en énergie

La demande de raccordement au gaz s’inscrit dans un contexte de croissance explosive des besoins énergétiques liés à l’intelligence artificielle. Les data centers, ces usines à serveurs qui stockent et traitent les données, consomment aujourd’hui environ 1 % de l’électricité mondiale. En France, leur consommation a augmenté de 20 % entre 2020 et 2024, selon les dernières estimations de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Avec l’essor des modèles d’IA toujours plus complexes — comme ceux utilisés pour générer du texte ou des images —, cette tendance ne devrait pas ralentir.

Côté industrie, les promoteurs de ces projets justifient leur demande par la nécessité de sécuriser l’alimentation de leurs infrastructures. « Nous cherchons des solutions pour garantir une alimentation stable, surtout lors des pics de demande », a expliqué un responsable d’un consortium de data centers, cité par Reporterre. Pourtant, cette stratégie pose un paradoxe : alors que la France mise sur l’électrification de ses usages pour réduire ses émissions, certains secteurs du numérique pourraient reculer en intégrant une énergie fossile dans leur mix. Bref, un retour en arrière peu compatible avec les engagements climatiques.

Un choix aux conséquences climatiques lourdes

L’impact environnemental d’un tel choix serait double. D’abord, le gaz fossile, même en petite quantité, alourdirait l’empreinte carbone des data centers. Ensuite, cette orientation pourrait créer un précédent dangereux, incitant d’autres industries à privilégier des énergies polluantes sous prétexte de fiabilité. Les spécialistes rappellent que le réseau électrique français, déjà sollicité par la transition énergétique (véhicules électriques, chauffage, etc.), n’a pas besoin de cette pression supplémentaire.

Pour GRDF, la solution passe par une meilleure optimisation des réseaux électriques existants. « Le gaz n’est pas la réponse aux besoins des data centers », a rappelé l’entreprise. Pourtant, sans cadre réglementaire strict, les acteurs du numérique pourraient continuer à explorer cette piste. Une situation d’autant plus préoccupante que la France s’est engagée à réduire de 55 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, un objectif incompatible avec un retour en arrière sur l’énergie utilisée par les infrastructures critiques.

Et maintenant ?

Plusieurs scénarios sont envisageables dans les mois à venir. Les autorités énergétiques pourraient imposer un moratoire sur les raccordements au gaz pour les data centers, en attendant une analyse plus poussée de leur impact. Une autre option serait d’accélérer le déploiement de solutions alternatives, comme des batteries de stockage ou des partenariats avec les producteurs d’électricité renouvelable. Reste à voir si la pression des industriels et les enjeux économiques l’emporteront sur les considérations environnementales. Une décision est attendue d’ici la fin de l’année, dans le cadre de la révision de la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE).

En attendant, le débat sur l’énergie des data centers s’annonce comme l’un des plus clivants de 2026. Entre impératifs technologiques et urgence climatique, la France devra trancher. Une chose est sûre : le statu quo n’est plus une option.

Selon Reporterre, certains promoteurs de data centers cherchent à sécuriser leur alimentation énergétique, notamment lors des pics de demande. Le gaz est perçu comme une solution de secours, malgré son impact écologique, en raison de la disponibilité des infrastructures gazières et de la complexité à garantir une électricité 100 % renouvelable en continu.