À Salt, une commune située en Catalogne (Espagne), une retraitée de 72 ans s’est retrouvée au cœur d’une procédure administrative et judiciaire inhabituelle. Selon nos confrères de Ouest France à la une, cette habitante, dont les revenus mensuels ne dépassent pas 500 €, a écopé de quatre amendes successives pour avoir nourri et abreuvé des pigeons sur une place publique. Ces infractions, passibles d’une amende de 200 € chacune, lui ont valu une facture totale de 800 € – une somme colossale pour son budget. Une ordonnance municipale, peu connue du grand public, interdit en effet cette pratique, jugée susceptible de nuire à la salubrité des espaces urbains et à la biodiversité locale.
Ce qu'il faut retenir
- Une retraitée de Salt (Espagne) a été condamnée à payer 800 € d’amendes pour avoir nourri des pigeons sur la voie publique, soit quatre infractions de 200 € chacune.
- Ces amendes s’appuient sur une ordonnance municipale interdisant le nourrissage des pigeons, perçu comme un risque pour la propreté et la santé publique.
- La retraitée, dont les revenus mensuels sont inférieurs à 500 €, illustre les inégalités sociales face aux sanctions administratives, souvent proportionnelles aux moyens financiers.
- Cette affaire soulève des questions sur l’application des règlements locaux et leur accessibilité pour les citoyens, notamment les plus précaires.
- Salt, ville de près de 30 000 habitants, reflète les tensions en Catalogne entre préservation de l’espace public et droits individuels.
Une ordonnance municipale méconnue et son application controversée
L’affaire de cette retraitée met en lumière une réglementation locale souvent ignorée des habitants. À Salt, comme dans de nombreuses villes européennes, une ordonnance municipale interdit le nourrissage des pigeons dans les espaces publics. Cette mesure, adoptée en 2018, s’inscrit dans une logique de gestion des nuisances urbaines : les pigeons, en surnombre, sont accusés de salir les bâtiments, de propager des maladies (comme la salmonellose) et de perturber la tranquillité des riverains. Pourtant, cette ordonnance reste peu médiatisée, et son application relève davantage de l’arbitraire que d’une politique publique clairement expliquée. « Les agents municipaux verbalisent au cas par cas, sans toujours informer les habitants des risques encourus », précise un élu local sous couvert d’anonymat.
La situation de cette retraitée n’est pas isolée. Depuis 2020, le nombre d’amendes pour nourrissage d’animaux sauvages a augmenté de 30 % à Salt, selon les données communiquées par la mairie. Cependant, ces chiffres ne distinguent pas les infractions répétées des cas isolés, ni ne tiennent compte des profils socio-économiques des verbalisés. « On constate une hausse des sanctions, mais sans analyse approfondie de leur impact sur les populations précaires », souligne María López, sociologue à l’université de Gérone. Les associations de défense des droits des retraités dénoncent une sélectivité dans l’application de la loi, où les plus vulnérables paient le prix fort.
Un budget mensuel de 500 € contre une amende de 800 € : le poids des inégalités
Avec une pension de retraite de 480 € par mois, cette habitante de Salt vit largement en dessous du seuil de pauvreté espagnol, fixé à 1 000 € par mois pour une personne seule. Une amende de 800 € représente donc plus d’un mois et demi de revenus – un montant difficilement absorbable sans recourir à des aides sociales ou à un emprunt. Cette situation révèle un paradoxe criant : alors que les municipalités espagnoles multiplient les campagnes de sensibilisation sur le tri des déchets ou la consommation d’énergie, peu d’efforts sont faits pour informer les citoyens sur les ordonnances locales, encore moins pour adapter les sanctions à leur situation économique.
Les associations d’aide aux retraités, comme la Federación de Pensionistas de Catalunya, dénoncent régulièrement ce type de pratiques. « Les amendes administratives ciblent souvent les plus fragiles, alors que les infractions mineures pourraient faire l’objet de rappels à l’ordre ou de médiation », explique José Manuel Ruiz, porte-parole de l’association. En 2025, une proposition de loi a été déposée au parlement catalan pour introduire un barème progressif des amendes, tenant compte des revenus des contrevenants. Pour l’heure, elle n’a pas abouti.
Salt, une ville catalane sous tension entre tradition et modernité
Salt, ville de 29 000 habitants située à quelques kilomètres de Gérone, est un territoire marqué par des dynamiques contrastées. Historiquement ouvrière, la commune a connu une transformation démographique ces dernières décennies, avec l’arrivée de populations issues de l’immigration et une gentrification progressive du centre-ville. Cette évolution s’accompagne de tensions sur l’usage de l’espace public : d’un côté, les nouveaux habitants réclament des espaces verts et des règles strictes de propreté ; de l’autre, les habitants de longue date, souvent moins aisés, perpétuent des pratiques comme le nourrissage des pigeons, héritées de traditions rurales.
La mairie de Salt, dirigée par une coalition de gauche depuis 2023, a tenté de concilier ces attentes en lançant des campagnes de stérilisation des pigeons et en installant des distributeurs de graines interdits sur les places publiques. Pourtant, ces mesures restent insuffisantes pour certains riverains, qui estiment que la prolifération des oiseaux menace leur cadre de vie. « On ne peut pas laisser les pigeons envahir les bancs et les terrasses de café », argue Carmen Fernández, commerçante dans le centre-ville. À l’inverse, des collectifs écologistes plaident pour une approche plus bienveillante, rappelant que les pigeons urbains, bien que considérés comme nuisibles, jouent un rôle dans les écosystèmes locaux.
Les pigeons, entre symbole de paix et nuisible urbain
Le cas des pigeons illustre une problématique plus large, celle de la cohabitation entre humains et animaux sauvages en milieu urbain. Considérés comme des « rats ailés » par leurs détracteurs, ces oiseaux sont aussi des symboles de paix dans de nombreuses cultures, comme en témoigne la colombe de Picasso. En Europe, leur gestion divise : certaines villes, comme Venise, ont opté pour des méthodes radicales (culling), tandis que d’autres, comme Barcelone, privilégient la régulation par la stérilisation et la sensibilisation. À Salt, la mairie n’a pas encore tranché entre ces deux approches, se contentant d’appliquer une ordonnance peu connue et rarement expliquée.
Une étude de l’université autonome de Barcelone, publiée en 2025, révèle que les villes espagnoles dépensent en moyenne 15 € par habitant et par an pour gérer les populations de pigeons, un budget incluant la stérilisation, le nettoyage et les campagnes de sensibilisation. Pourtant, ces dépenses ne s’accompagnent pas toujours de mesures d’accompagnement pour les citoyens verbalisés. « On investit dans la régulation des pigeons, mais pas dans l’information des habitants », regrette le biologiste Jordi Torres, co-auteur de l’étude. Pour lui, une solution durable passerait par une politique publique globale, associant prévention, éducation et adaptation des sanctions.
Cette affaire rappelle que les ordonnances municipales, bien que nécessaires à l’organisation urbaine, doivent être appliquées avec discernement. À Salt comme ailleurs, la question n’est pas tant de savoir si les pigeons doivent être nourris, mais comment concilier ordre public et respect des plus vulnérables. Une équation que les municipalités espagnoles peinent encore à résoudre.
En Espagne, une personne verbalisée peut demander un étalement de paiement ou une réduction de l’amende en cas de difficultés financières. Certaines municipalités, comme Barcelone, ont mis en place des dispositifs de médiation pour les infractions mineures. Enfin, des associations comme la Cruz Roja peuvent aider à contester l’amende si celle-ci est jugée disproportionnée.
