C’est sous une pluie fine sur les hauteurs d’Oslo, là où les neiges du Holmenkollen se font plus rares en cette fin de saison hivernale, que Siegfried Mazet a vécu ses derniers instants officiels avec l’équipe norvégienne de biathlon. Selon nos confreres de RMC Sport, l’entraîneur français, figure centrale du développement du tir norvégien depuis 2016, a clos son mandat ce week-end lors de la dernière compétition à domicile de la saison. Son départ marque la fin d’une décennie de transformation pour une nation qui, en 2016, pointait au quatrième rang mondial dans la discipline, avant de devenir la référence incontestée du biathlon.

Ce qu'il faut retenir

  • Dix ans de révolution technique : le classement des nations est passé de la 4ᵉ place en 2016 à une domination systématique avec, depuis Pékin 2022, 14 médailles olympiques dont six en or pour la Norvège.
  • Un héritage humain : Mazet a travaillé avec les frères Johannes et Tarjei Bø, Vetle Christiansen, Sturla Lægreid et d’autres, formant une génération dorée du biathlon scandinave.
  • Un retour programmé en France : après avoir modernisé le tir norvégien, Mazet devrait retrouver l’équipe de France de biathlon dès la saison 2026-2027, coïncidant avec les Jeux de 2030 organisés en France.
  • Une adaptation culturelle : Mazet a dû revoir sa méthode d’entraînement, passant d’un style français direct à une approche norvégienne plus mesurée, où l’émotion se contrôle.

Le « monstre » Johannes Bø et l’ascension d’une équipe

Quand Siegfried Mazet a atterri en Norvège en 2016, il héritait d’une équipe solide, mais loin de l’hégémonie actuelle. Johannes Bø, alors jeune prodige de 24 ans et déjà champion du monde en sprint, allait devenir son principal projet. Sous sa direction, Bø a remporté trois titres mondiaux (2019, 2023, 2024) et deux médailles d’or olympiques (Pékin 2022, Milan-Cortina 2026), consolidant sa réputation de « monstre » des parcours. Mais Mazet n’a pas seulement travaillé avec Bø. Vetle Christiansen, Sturla Lægreid, Johannes Dale-Skjevdal et Endre Strømsheim ont tous progressé sous son aile, transformant un groupe talentueux en une machine à médailles. « C’est largement plus que ce que j’en attendais », a-t-il confié samedi, évoquant les 11 médailles norvégiennes à Milan-Cortina, dont cinq en or.

Cette évolution s’explique par une densification de l’équipe. En 2016, la Norvège enregistrait deux victoires et sept à huit podiums par saison. Aujourd’hui, près de chaque course voit un Norvégien sur le podium, avec une moyenne de 15 à 20 podiums annuels depuis 2022. Mazet a structuré un système où chaque athlète, des étoiles confirmées aux espoirs comme Filip Fjeld Andersen, dispose d’un suivi personnalisé. « On a étoffé l’équipe, et c’est ça qui a créé cette densité », a-t-il expliqué. — Autant dire que la Norvège, qui trustait déjà les titres mondiaux et olympiques, a atteint un niveau de performance inédit.

L’adaptation culturelle : du feu français à la glace scandinave

Arriver en Norvège depuis la France, c’est changer de planète sportive. En 2016, Mazet, alors entraîneur de l’équipe masculine française sous Martin Fourcade, a quitté un environnement où l’émotion et la réactivité étaient valorisées. En Norvège, tout est différent. « En Norvège, si tu t’exites, tu passes pour un imbécile », a-t-il résumé. Il a dû revoir sa méthode, passant d’un coaching direct et parfois explosif à une approche plus nuancée, où la patience et la bienveillance priment. « J’étais quelqu’un d’assez impatient, je suis devenu patient », a-t-il admis lors de son discours d’adieu.

Cette métamorphose s’est aussi jouée dans la langue. Mazet, aujourd’hui à l’aise en norvégien, a appris à maîtriser les codes locaux. « Où que je sois allé, j’ai toujours trouvé des gens hyper bienveillants, une culture scandinave, et c’est ça que je ramène avec moi aujourd’hui », a-t-il souligné. Les Norvégiens, connus pour leur discrétion et leur professionnalisme, ont aussi appris à apprécier son approche. Vetle Christiansen, l’un de ses protégés les plus émotifs, a d’ailleurs versé quelques larmes lors du dernier briefing, un symbole de l’attachement mutuel.

Un hommage poignant à Oslo, entre souvenirs et symboles

Samedi soir, dans l’espace VIP du Holmenkollen, une cérémonie improvisée mais émouvante a été organisée en l’honneur de Mazet. « Aux Champs-Élysées » de Joe Dassin, reprise en chœur par l’assistance, a résonné en « Oh Siegfried Mazet », transformant un classique français en hymne personnel. « Cette dernière réunion avant cette course avait quelque chose de particulier », a-t-il rappelé. « Le 333ᵉ et dernier briefing d’avant course depuis 2016, avec Egil Kristiansen. » Kristiansen, son homologue norvégien, a joué un rôle clé dans cette transition, apportant une expertise locale que Mazet a su intégrer.

Mais c’est sans doute le symbole de ce départ qui a marqué les esprits. Alors que Mazet rangeait pour la dernière fois sa longue-vue sur le pas de tir, aux côtés de Jean-Pierre Amat et Jean-Paul Giachino – les deux piliers du tir français partant à la retraite ce dimanche –, une page se tournait. « Jean-Pierre a distribué son savoir de technicien pur et dur, et ça c’était une vraie richesse », a-t-il commenté. Giachino, mentor de Mazet dans les années 2000 et figure du biathlon tricolore, a été l’architecte du modèle français des années 2010, avec des athlètes comme Martin Fourcade et Jean-Guillaume Béatrix. « Il a été là pour m’encadrer, plus que pour me montrer les choses », a-t-il souligné, les yeux brillants.

Le retour en France : opportunité historique ou défi ?

Si le départ de Mazet marque la fin d’une époque en Norvège, il ouvre une nouvelle page en France. Selon nos confreres de RMC Sport, son retour en équipe de France est « presque acté » pour la saison 2026-2027. Fabien Saguez, président de la Fédération française de ski, a confirmé à la presse que « l’arrivée de Siegfried Mazet n’est pas encore finalisée, mais il y a l’envie des deux côtés ». Une coïncidence qui n’en est pas une : avec les Jeux de 2030 organisés à Albertville, puis Paris en 2034, la France mise sur une génération montante pour rivaliser avec la Norvège.

« Les retraites de Jean-Paul et de Jean-Pierre ouvrent des portes. Ils ont besoin d’entraîneurs de tir, j’ai une expérience plutôt réussie dans ce domaine, donc voilà… », a expliqué Mazet. Mais ce retour n’est pas sans risques. La France, championne olympique par équipes en 2014 et 2018, a connu un déclin relatif depuis 2022, avec seulement trois médailles mondiales en 2023 et 2024. Simon Desthieux, Quentin Fillon Maillet et Fabien Claude, piliers de l’équipe, ont pris leur retraite ou réduit leur activité. Mazet devra reconstruire un groupe autour de jeunes comme Émilien Jacquelin, Tommaso Giacomel et Oscar Lombardot. « Ça fait une année que je me pose des questions : est-ce que je reprends une autre équipe étrangère, est-ce que je reste en Norvège ou est-ce que ce n’est pas le moment de revenir en France ? » a-t-il confié. « Et là, avec la perspective des JO de 2030, c’est le bon timing. »

10Années en Norvège
14Médailles olympiques
6Titres olympiques
11Médailles à Milan-Cortina 2026

Le biathlon norvégien : un modèle à imiter ?

Le succès de Mazet en Norvège interroge : peut-on transposer ce modèle en France ? Les ingrédients sont là : une fédération unie (la Norges Skiskytterforbund est la plus riche au monde, avec un budget annuel de 50 à 60 millions d’euros), des infrastructures de pointe (le centre d’entraînement de Geilo est une référence) et une culture du sport d’élite ancrée. Mais la France part de plus loin. Contrairement à la Norvège, où le biathlon est un sport roi depuis les années 1980, la discipline n’a jamais atteint ce niveau de popularité en France, malgré les exploits de Fourcade.

« Beaucoup de nations ont copié la France ensuite », a rappelé Mazet en évoquant l’héritage de Giachino et Amat. La France a inventé une méthode de tir basée sur la répétition et la rigueur technique, exportée ensuite vers l’Allemagne, la Suède et… la Norvège. Aujourd’hui, c’est le modèle norvégien qui fascine : une approche plus holistique, où le tir est intégré à la course, et où la préparation mentale compte autant que la condition physique. « Ils ont réussi à créer une culture où chacun se sent responsable du groupe », explique-t-il. Une leçon que la France devra méditer pour 2030.

Les adieux et les nouveaux défis

Dimanche, lors de la mass-start finale de la saison, Siegfried Mazet a troqué son rôle d’entraîneur contre celui de spectateur. À ses côtés, Jean-Pierre Amat et Jean-Paul Giachino, ses mentors et désormais collègues à la retraite, ont observé les athlètes qu’ils ont formés. « Jean-Pierre, c’est mon mentor », a-t-il souligné, la voix légèrement tremblante. « Il m’a laissé faire, m’a laissé m’imposer dans le groupe avec les jeunes garçons comme Martin Fourcade ou Jean-Guillaume Béatrix. Il a été là pour m’encadrer, pas pour me montrer les choses. » Une transmission générationnelle qui résume à elle seule l’évolution du biathlon français et norvégien.

Pour Mazet, l’avenir s’annonce chargé. D’ici quelques jours, son retour en France sera officialisé, marquant le début d’une nouvelle aventure. Mais l’ombre de la Norvège, de Bø, de Christiansen et des autres planera longtemps. « Ce que je retiens vraiment au-dessus des résultats, c’est les gens que j’ai rencontrés », a-t-il conclu. « Pas seulement dans le petit microcosme du biathlon ou du sport. Où que je sois allé, j’ai toujours trouvé des gens hyper bienveillants. » Une bienveillance qui, peut-être, fera la différence dans les années à venir.

Et maintenant ?

La Norvège, privée de Mazet, devra trouver un successeur capable de maintenir cette hégémonie. Plusieurs noms circulent, dont celui d’Henrik L’Abée-Lund, ancien biathlète norvégien et actuel entraîneur adjoint. En France, l’officialisation du retour de Mazet devrait intervenir d’ici la fin du mois de mars, avec pour objectif de préparer l’équipe pour les Championnats du monde 2027 et les Jeux de 2030. Fabien Saguez a confirmé que « les discussions sont avancées, mais il reste des détails à régler, notamment sur le rôle exact de Mazet au sein du staff ». Une chose est sûre : le biathlon français entre dans une nouvelle ère, où l’héritage de Mazet en Norvège pourrait bien devenir le tremplin de sa renaissance.

Enfin, côté norvégien, la question se pose : leur domination est-elle reproductible ailleurs ? Les experts s’accordent à dire que la Norvège bénéficie d’un écosystème unique, entre passion populaire, moyens financiers et culture du sport d’élite. Mais l’expérience de Mazet prouve qu’un entraîneur étranger, avec une vision différente, peut contribuer à forger des champions. Reste à savoir si la France saura en tirer les leçons.

Jean-Pierre Amat et Jean-Paul Giachino sont deux figures historiques du biathlon français. Giachino, surnommé « Paulo », a été l’entraîneur en chef de l’équipe masculine dans les années 2000 et 2010, période durant laquelle il a formé des champions comme Raphaël Poirée et Vincent Defrasne. Amat, quant à lui, est un spécialiste du tir, réputé pour sa rigueur technique. Tous deux ont pris leur retraite ce week-end, après avoir posé les bases du modèle français de tir, exporté ensuite vers d’autres nations, dont la Norvège. Leur départ coïncide avec le retour de Siegfried Mazet en France, marquant une transition générationnelle dans le biathlon tricolore.

Les défis sont multiples. D’abord, reconstruire une équipe compétitive après les départs à la retraite de Simon Desthieux, Quentin Fillon Maillet et Fabien Claude. Ensuite, intégrer de jeunes talents comme Émilien Jacquelin et Tommaso Giacomel, qui devront porter le relais. Enfin, moderniser le modèle de préparation, en s’inspirant peut-être des méthodes norvégiennes adoptées par Mazet. Le budget de la fédération, bien que conséquent, reste inférieur à celui de la Norvège, et la popularité du biathlon en France, bien que croissante, ne rivalise pas encore avec celle des sports d’hiver traditionnels comme le ski alpin.