Selon Franceinfo - Politique, Reporters sans frontières (RSF) publie ce 30 avril 2026 son classement annuel sur l’état de la liberté de la presse dans le monde, dressant un bilan alarmant avec un recul sans précédent depuis 2002. L’organisation, qui évalue chaque année les conditions d’exercice du journalisme dans 180 pays, constate une dégradation généralisée, marquée par une chute des États-Unis et une concentration des régimes répressifs en Asie et en Afrique du Nord.
Ce qu'il faut retenir
- Recul historique : le score moyen mondial est tombé à 54/100 en 2026, contre 72/100 en 2002, selon les données de RSF.
- Concentration des zones rouges : l’Asie et l’Afrique du Nord concentrent les pays où la liberté de la presse est la plus menacée, avec des régimes comme la Russie, la Chine ou l’Inde en tête des restrictions.
- Chute des États-Unis : sous la présidence de Donald Trump pour un second mandat, le pays enregistre une dégradation brutale de sa position, passant sous la ligne rouge du classement.
- Critères d’évaluation : RSF prend en compte la sécurité des journalistes, le cadre légal, l’indépendance des médias, la confiance du public et le contexte politique.
Une carte mondiale qui s’assombrit depuis 25 ans
À l’occasion de la publication de sa nouvelle carte mondiale de la liberté de la presse, RSF alerte sur un phénomène qui s’aggrave depuis un quart de siècle. « La carte est aujourd’hui si sombre qu’elle s’est profondément assombrie en 25 ans », a déclaré Thibaut Bruttin, directeur général de l’organisation, lors d’un entretien accordé à Franceinfo. Le score moyen mondial, qui mesurait 72 points sur 100 en 2002, n’est plus que de 54 points en 2026 — soit un recul de près de 25 %. « C’est un dévissage », a-t-il souligné, insistant sur le fait que « de moins en moins de pays peuvent être considérés comme des territoires où la liberté de la presse est assurée ».
Cette édition 2026 marque un tournant dans l’histoire du classement, non seulement en raison de l’ampleur du recul, mais aussi parce qu’elle permet de mesurer l’évolution sur le long terme. « Le classement mondial existe depuis 2002, et cette année, la tendance est claire : un recul global de la liberté de la presse », a précisé Bruttin. Les régions les plus touchées restent l’Asie centrale, l’Afrique du Nord et une partie de l’Amérique latine, où les régimes autoritaires multiplient les mesures pour contrôler l’information.
L’Asie et l’Afrique du Nord, épicentre des restrictions
La carte publiée par RSF montre une concentration des zones en rouge écarlate — signe d’une liberté de la presse en danger — dans plusieurs régions du globe. « Vous avez des régimes répressifs qui souhaitent contrôler l’information en Russie, en Chine », a expliqué Thibaut Bruttin. Ces deux pays, parmi les plus peuplés au monde, figurent systématiquement en bas du classement en raison de leur politique de censure systématique, d’emprisonnements de journalistes et de restrictions numériques. L’Inde, quant à elle, est pointée du doigt pour la multiplication des violences contre les reporters, notamment dans les zones de tension.
Au Maghreb et en Afrique subsaharienne, les gouvernements restreignent de plus en plus l’accès à l’information, en utilisant des lois anti-terroristes ou des mesures administratives pour museler la presse. « Ces pays sont souvent caractérisés par une instrumentalisation du droit pour faire taire les journalistes », a rappelé le directeur de RSF. La méthodologie de l’organisation, basée sur une grille d’analyse transparente et des réponses d’experts locaux, permet de dresser un tableau sans fard de la réalité du terrain.
Les États-Unis en chute libre sous Trump
Parmi les surprises de ce classement 2026 figure la chute brutale des États-Unis, qui quittent les premières places pour entrer dans la catégorie des pays où la liberté de la presse est gravement menacée. « Le deuxième mandat de Donald Trump est bien pire que le premier », a indiqué Thibaut Bruttin. Dès 2024, la situation s’était dégradée, mais le renforcement des mesures contre les médias critiques et la radicalisation du discours présidentiel ont accéléré le mouvement. « On est passé à une vitesse supérieure », a-t-il ajouté.
Plusieurs facteurs expliquent cette dégradation. D’abord, l’administration Trump a utilisé le levier du financement — ou du définancement — des médias de service public pour favoriser les voix alignées sur le pouvoir. Ensuite, des procédures judiciaires ciblées ont été lancées contre des organes de presse critiques, tandis que le régulateur des télécommunications, la FCC, est accusé d’être aux ordres. Enfin, le discours présidentiel lui-même, souvent violent et injurieux envers les journalistes, a contribué à une ambiance hostile. « La parole de Donald Trump va de l’injure sexiste jusqu’à des moqueries particulièrement offensantes », a rappelé Bruttin. Résultat : les chaînes de télévision, autrefois considérées comme des remparts de la démocratie, sont désormais sous la menace directe de pressions politiques.
Comment RSF évalue-t-il la liberté de la presse ?
Au-delà de la sécurité physique des journalistes, souvent la première victime des régimes autoritaires, RSF prend en compte cinq critères principaux pour établir son classement. D’abord, le cadre légal et politique : la présence de lois liberticides ou la criminalisation du journalisme indépendant sont des indicateurs forts de répression. Ensuite, l’économie des médias : l’indépendance financière des rédactions et la diversité des sources de revenus sont essentielles pour éviter les pressions économiques. Le contexte social et la confiance du public dans les médias complètent ce tableau, tout comme la transparence des institutions.
« La sécurité des journalistes est la première brique », a rappelé Thibaut Bruttin. « Ne pas être incarcéré, ne pas être battu, ne pas être assassiné ou enlevé, c’est fondamental. Mais ce n’est pas suffisant. » L’organisation insiste sur le fait que la liberté de la presse ne se réduit pas à l’absence de violences, mais englobe aussi la capacité des médias à fonctionner sans ingérence politique ou économique. « Le classement que vous voyez est la donnée brute qui remonte du terrain, sans aucun retravail », a-t-il précisé, soulignant la rigueur de la méthodologie employée.
Ce classement 2026 de RSF laisse donc plusieurs questions en suspens : dans quelle mesure les démocraties occidentales, notamment européennes, parviendront-elles à inverser la tendance ? Les régimes autoritaires d’Asie et d’Afrique du Nord durciront-ils encore leur politique de contrôle de l’information ? Et surtout, comment éviter que la chute des États-Unis ne devienne un modèle pour d’autres pays ? Autant de défis qui pourraient redéfinir l’avenir du journalisme dans le monde.
RSF s’appuie sur une méthodologie transparente, basée sur cinq critères principaux : la sécurité des journalistes, le cadre légal et politique, l’économie des médias, le contexte social et la confiance du public. Des experts locaux répondent à des questionnaires objectifs pays par pays, sans retravail des données brutes. Le classement est ensuite calculé à partir de ces réponses, reflétant la réalité du terrain.