L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a été profondément mal préparée pour évacuer son personnel en Ukraine après l’invasion russe de février 2022, selon un rapport interne strictement confidentiel, révélé en exclusivité par nos confrères de Le Figaro et consulté par l’AFP. Rédigé le 28 septembre 2022, ce document souligne des « plans largement inefficaces » et une communication « inadéquate en temps voulu » avec les personnes concernées, alors que l’organisation tente aujourd’hui de reconstituer une mission dès qu’un cessez-le-feu durable sera trouvé.
Créée en 1975 pendant la Guerre froide pour favoriser le dialogue entre l’Est et l’Ouest, l’OSCE regroupe aujourd’hui 57 États membres, dont les États-Unis, la Russie, l’Ukraine et plusieurs pays d’Europe, d’Asie centrale et d’Amérique du Nord. Longtemps perçue comme un acteur clé de la médiation en Europe, l’organisation a vu ses capacités décisionnelles paralysées depuis 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée et soutenu les séparatistes dans le Donbass. Dès cette période, son rôle de facilitateur entre Kiev et Moscou a été largement contesté, puis définitivement remis en cause après le 24 février 2022.
Ce qu'il faut retenir
- Un rapport interne de l’OSCE daté du 28 septembre 2022 révèle des lacunes majeures dans la préparation à l’évacuation de son personnel en Ukraine après l’invasion russe.
- Parmi les centaines de membres évacués figuraient quatre observateurs ukrainiens, dont Maryna Fenina, tuée lors d’un bombardement à Kharkiv, et trois autres arrêtés puis condamnés pour « espionnage » en Russie.
- Dès l’automne 2021, certains États membres pressaient l’OSCE de préparer un retrait, mais la direction et plusieurs pays ont refusé, craignant de « créer la panique » en Ukraine.
- En février 2022, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et le Danemark ont retiré leurs contingents de manière non coordonnée, aggravant la situation.
- Depuis 2023, l’OSCE a mis en place des formations régulières et des exercices de simulation pour améliorer ses capacités d’évacuation et de relocalisation.
Une mission d’observation déjà fragilisée avant l’invasion
Dès 2014, l’OSCE avait déployé une mission d’observation dans l’est de l’Ukraine, dans le cadre des accords de Minsk, pour surveiller le cessez-le-feu entre les forces ukrainiennes et les séparatistes pro-russes soutenus par Moscou. Cette mission, initialement conçue pour apaiser les tensions, est rapidement devenue un symbole des limites de l’organisation. En 2017, elle a subi un premier choc : le décès de Joseph Stone, un observateur américain tué dans des circonstances non élucidées, ainsi que des blessures graves infligées à un observateur allemand et un tchèque.
Ces événements ont révélé les dangers encourus par les personnels internationaux en Ukraine, un pays où le conflit s’enlisait sans perspective de résolution. Pourtant, malgré ces alertes, la mission a continué de fonctionner jusqu’au 24 février 2022, jour de l’invasion russe à grande échelle. À cette date, l’OSCE a dû organiser l’évacuation en urgence de plusieurs centaines de ses membres, parmi lesquels figuraient des observateurs nationaux ukrainiens, dont certains n’ont pas survécu à la tourmente.
Un rapport accablant : des plans « largement inefficaces » et des erreurs de communication
Le rapport confidentiel de septembre 2022, révélé par l’AFP, dresse un bilan sans appel de la gestion de crise par l’OSCE. Les auteurs y dénoncent des « plans largement inefficaces » pour organiser l’évacuation, ainsi qu’une communication défaillante avec les personnels sur place. Selon le document, certains membres de la mission n’ont pas été informés à temps des procédures d’évacuation ou des points de rassemblement, aggravant le chaos des premiers jours de l’invasion.
Parmi les erreurs pointées, le rapport souligne également l’absence d’évacuation de « certains documents sensibles », laissant craindre une fuite d’informations pouvant mettre en danger les membres de la mission nationale ukrainienne (NMM). « Il y avait, et il y a toujours, une forte préoccupation concernant la divulgation d’informations sensibles pouvant conduire à la persécution des NMM », peut-on lire dans le texte. Cette crainte s’est concrétisée pour trois observateurs ukrainiens arrêtés en avril 2022 : Maksim Petrov, Vadym Golda et Dmitri Chabanov, condamnés pour espionnage en Russie et toujours détenus à ce jour.
Autre faille majeure : le manque de coordination entre les États membres. Dès l’automne 2021, plusieurs pays, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, avaient insisté pour que l’OSCE prépare un retrait anticipé. Cependant, la présidence de l’organisation et son secrétariat ont « fortement insisté pour préserver la mission », voire pour la renforcer, comme en témoigne un ordre donné fin janvier 2022 : « détruire les travaux préparatoires effectués en vue de l’évacuation et cesser toute planification ultérieure afin d’éviter de “créer la panique” dans le pays hôte ».
Un retrait non coordonné qui a aggravé la crise
Cette absence de préparation s’est traduite par des décisions prises dans l’urgence au mois de février 2022. Mi-février, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada et le Danemark ont annoncé le retrait de leurs contingents, suivis partiellement par les Pays-Bas et la Suède. Selon le rapport, ces décisions n’ont pas été « coordonnées à l’avance » avec la direction de la mission, plaçant l’OSCE dans une situation « difficile à un moment particulièrement sensible ». Ces retraits ont laissé le champ libre à une gestion chaotique de l’évacuation, alors que des centaines d’observateurs internationaux et nationaux se trouvaient encore sur le terrain.
Parmi les conséquences directes de cette désorganisation, on compte l’arrestation de trois observateurs ukrainiens, dont les activités présumées d’espionnage ont été utilisées par Moscou pour justifier leur détention. Leur cas a depuis lors été un point de tension récurrent dans les négociations entre l’OSCE et la Russie, notamment lors des discussions menées par le secrétaire général de l’organisation, Feridun Hadi Sinirlioglu, un diplomate turc en poste depuis 2024. Début février 2026, après un voyage à Moscou, Sinirlioglu a évoqué « quelques progrès » concernant leur libération, sans pour autant fournir de détails concrets.
Des leçons tirées, mais des améliorations encore en cours
Face au scandale, l’OSCE a lancé en mai 2022 un processus de « leçons tirées », une démarche classique au sein des organisations internationales pour analyser les échecs et améliorer les réponses futures. Le rapport final, publié en 2023, a pointé un « retard dans la mise en œuvre de certaines mesures de suivi » et des « mouvements quelque peu chaotiques de personnes ». Cependant, l’organisation affirme aujourd’hui avoir tiré profit de ces dysfonctionnements.
Dans une réponse transmise à l’AFP en mars 2026, une porte-parole de l’OSCE a indiqué que « après cette évacuation, l’organisation a renforcé son cadre de réponse aux crises, mené un exercice exhaustif de retour d’expérience ayant servi de base à une série d’améliorations de la capacité de réaction ». Selon elle, « les plans et politiques internes sont régulièrement tenus à jour », notamment ceux couvrant la « relocalisation comme l’évacuation », tandis que des « formations régulières à la gestion de crise au moyen d’exercices de simulation » ont débuté en 2023 pour les douze opérations de terrain menées.
Ces mesures, bien que saluées par les observateurs, soulèvent une question de fond : comment une organisation aussi ancienne et expérimentée a-t-elle pu se retrouver aussi démunie face à une crise majeure ? La réponse réside en partie dans la paralysie politique de l’OSCE depuis 2014. En effet, le consensus entre ses 57 États membres, exigé pour toute prise de décision, a volé en éclats après l’annexion de la Crimée par la Russie. Depuis lors, l’organisation est incapable d’adopter des résolutions contraignantes, limitant drastiquement sa marge de manœuvre.
Un rôle de médiateur affaibli, mais toujours sollicité
Malgré ces difficultés, l’OSCE reste l’un des rares forums où la Russie et l’Ukraine peuvent encore échanger indirectement, ne serait-ce que pour des questions humanitaires ou logistiques. Depuis 2022, l’organisation a joué un rôle marginal dans les négociations, laissant la place à d’autres acteurs comme la Turquie, la Chine ou les États-Unis. Cependant, son expertise en matière d’observation électorale et de droits de l’homme conserve une certaine valeur, notamment pour documenter les exactions commises sur le terrain.
Par ailleurs, l’OSCE a lancé en 2025 une mission d’experts chargée d’enquêter sur les crimes de guerre en Ukraine, en collaboration avec la Cour pénale internationale. Cette initiative, bien que symbolique, permet à l’organisation de réaffirmer son rôle dans la défense des valeurs européennes, malgré les profondes divisions internes. Pour l’Ukraine, cette mission reste un soutien précieux, même si son efficacité dépendra largement de la capacité des États membres à surmonter leurs divergences.
Pour les trois observateurs ukrainiens toujours détenus en Russie, la situation reste désespérée. Leur libération, si elle intervient, dépendra davantage des négociations bilatérales entre Kiev et Moscou que de l’action de l’OSCE. Quant aux familles des victimes, comme celle de Maryna Fenina, elles attendent toujours justice et reconnaissance des risques encourus par les observateurs civils en zone de guerre.
Le rapport recommande notamment de mettre à jour régulièrement les plans d’évacuation, de coordonner systématiquement les décisions de retrait avec la direction de la mission, et de former davantage les personnels aux procédures d’urgence. Il insiste également sur la nécessité de protéger les documents sensibles et de renforcer la communication avec les membres de la mission en cas de crise.
L’OSCE fonctionne sur la base du consensus entre ses 57 États membres, une règle qui bloque toute prise de décision depuis l’annexion de la Crimée par la Russie. Moscou utilise son droit de veto pour bloquer les résolutions contraires à ses intérêts, tandis que les pays occidentaux refusent de modifier les règles pour éviter d’affaiblir l’organisation. Cette paralysie a réduit l’OSCE à un rôle symbolique sur les grands sujets géopolitiques.
