Avec son projet cinématographique « Derrière les drapeaux, le soleil », le réalisateur paraguayen Juanjo Pereira a exhumé des images inédites de la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989), offrant un éclairage brut sur une période souvent minimisée dans l’histoire latino-américaine. Selon nos confrères de Libération, ce travail documentaire, mêlant archives et témoignages, révèle des parallèles troublants avec les dérives autoritaires encore observées aujourd’hui en Amérique latine. Un projet qui s’inscrit dans une démarche de mémoire collective, alors que le Paraguay tente, tant bien que mal, de faire face à son passé.

Ce qu'il faut retenir

  • Juanjo Pereira, réalisateur paraguayen basé à Asunción, consacre un documentaire aux archives de la dictature de Stroessner, au pouvoir pendant 35 ans.
  • Le film met en lumière des images inédites et des témoignages de victimes, révélant l’ampleur de la répression (plus de 10 000 disparus et 20 000 prisonniers politiques).
  • L’œuvre souligne les similitudes entre les méthodes de l’époque et les stratégies autoritaires contemporaines dans la région.
  • Le Paraguay, marqué par cette dictature, peine à établir une commission vérité et à juger les responsables encore vivants.
  • Le film sera projeté en première mondiale lors du Festival international du film de Mar del Plata en novembre 2026.

Un travail de mémoire face à l’amnésie collective

Juanjo Pereira, 48 ans, n’est pas un inconnu du paysage audiovisuel paraguayen. Diplômé de l’Université nationale d’Asunción, il s’est spécialisé dans les documentaires engagés, explorant des thèmes comme les conflits agraires ou les violations des droits humains. Son dernier projet, « Derrière les drapeaux, le soleil », s’appuie sur un travail de collecte méticuleux : des pellicules oubliées dans les archives de la Direction nationale des archives de Asunción, des rushes tournés clandestinement par des journalistes ou des militants, et des entretiens avec d’anciens détenus politiques. Comme le rapporte Libération, Pereira a passé près de cinq ans à reconstituer un puzzle visuel et sonore de la dictature, souvent décrit comme « le plus long régime autoritaire d’Amérique latine après Cuba ».

Le titre du film, emprunté à un slogan de propagande de l’époque (« *Detrás de la bandera, el sol* », « Derrière le drapeau, le soleil »), illustre la dimension ironique et critique du projet. Pereira explique que ces images, autrefois utilisées pour glorifier le régime, sont aujourd’hui détournées pour révéler la vérité : «

Ces archives ne sont pas neutres. Elles ont été fabriquées pour servir une narration officielle. Mon travail consiste à les désamorcer, à montrer ce qu’elles cachent vraiment.
» Une approche qui rappelle celle d’autres cinéastes latino-américains, comme l’Argentin Pablo Trapero avec « La patota » ou le Brésilien Eduardo Coutinho dans « Cabra marcado para morrer ».

La dictature de Stroessner : un héritage encore pesant

Arrivé au pouvoir en 1954 par un coup d’État soutenu par l’armée et les États-Unis – dans le cadre de la Doctrine de la sécurité nationale –, Alfredo Stroessner a instauré l’un des régimes les plus répressifs du sous-continent. Selon les estimations de la Commission vérité et justice du Paraguay, son gouvernement a laissé derrière lui plus de 10 000 disparus, 20 000 prisonniers politiques et des milliers d’exilés. La Police politique paraguayenne (PP), dirigée par le redoutable Pastor Coronel, était chargée de traquer les opposants, souvent torturés dans les centres clandestins comme La Técnica ou Eligio Ayala.

Pourtant, malgré l’ampleur des crimes, le Paraguay n’a jamais connu de transition démocratique aussi radicale que ses voisins. Stroessner n’a été renversé qu’en 1989 par un coup d’État interne, mené par son propre gendre, Andrés Rodríguez. Depuis, le pays a oscillé entre tentatives de justice – comme la création en 2003 de la Commission vérité et justice – et amnésie politique. En 2023, seulement 12 anciens tortionnaires avaient été jugés, la plupart octogénaires, tandis que d’autres, comme l’ex-ministre de l’Intérieur Sabino Augusto Montanaro, sont morts sans avoir été inquiétés. Pereira souligne cette impunité persistante : «

Le Paraguay est un pays où la mémoire est sélective. On parle de Stroessner comme d’un « père de la patrie » dans certains cercles, alors qu’il a brisé des vies.
»

Des échos contemporains qui résonnent jusqu’en 2026

L’une des forces du documentaire réside dans son analyse des continuités entre le passé et le présent. Pereira met en lumière des mécanismes récurrents : la militarisation des institutions, la criminalisation de l’opposition, ou encore l’utilisation des médias d’État pour diffuser une propagande. Un parallèle que l’on retrouve aujourd’hui dans des pays comme le Nicaragua sous Ortega ou le Venezuela de Maduro, où les méthodes autoritaires se modernisent tout en s’inspirant de modèles historiques.

En 2024, le Paraguay a connu une vague de protestations contre le projet de loi « anti-terroriste », critiquée pour son flou juridique et son potentiel d’abus. Le texte, finalement retiré sous la pression, rappelait étrangement les lois d’exception de l’époque Stroessner. «

On voit réapparaître les mêmes discours : « ordre contre chaos », « sécurité nationale contre les ennemis intérieurs ». C’est une rhétorique qui ne date pas d’hier.
» explique Pereira. Une analyse partagée par l’historienne María Gloria Pereira (aucune parenté avec le réalisateur), spécialiste des régimes autoritaires : « Les dictatures laissent des séquelles institutionnelles. Même après leur chute, leurs méthodes persistent, adaptées aux contextes démocratiques. »

Autre point saillant : l’influence des États-Unis dans la région. Si Washington a soutenu Stroessner pendant la Guerre froide, arguant d’un rempart contre le communisme, les archives déclassifiées en 2020 ont révélé l’étendue de cette collaboration. Des milliers de documents, conservés à Washington dans les fonds de la Central Intelligence Agency (CIA), montrent comment l’agence a formé des agents paraguayens aux techniques de torture. Un passé qui pèse sur les relations diplomatiques actuelles, alors que le Paraguay reste un allié clé des États-Unis en Amérique du Sud.

Et maintenant ?

La sortie de « Derrière les drapeaux, le soleil », prévue pour novembre 2026 lors du Festival de Mar del Plata, pourrait relancer le débat sur la mémoire historique au Paraguay. Le film sera accompagné d’une exposition itinérante dans les écoles et universités du pays, avec l’espoir de toucher un public jeune souvent éloigné de ces questions. Les autorités locales n’ont pas encore réagi officiellement, mais des associations de victimes, comme le Centre de documentation et d’archives pour la défense des droits humains (CDyA), appellent à une reconnaissance nationale des crimes passés. Reste à savoir si ce projet cinématographique, aussi puissant soit-il, suffira à briser l’omerta qui entoure encore une partie de l’histoire paraguayenne.

Un cinéma engagé face à l’indifférence

Le parcours de Juanjo Pereira illustre la difficulté de faire émerger des récits alternatifs dans un pays où l’histoire officielle reste contrôlée par une élite conservatrice. Après des années de silence, quelques initiatives ont vu le jour, comme le Musée des mémoires dictatoriales inauguré en 2019 à Asunción, ou les travaux de l’Archivo del Terror, qui a exhumé des preuves de la collaboration entre les régimes sud-américains dans le cadre de l’Opération Condor. Pourtant, ces avancées restent marginales : en 2025, seulement 30 % des Paraguayens déclaraient connaître l’ampleur des crimes de la dictature, selon une enquête de l’Université catholique.

Pereira assume pleinement ce rôle de passeur de mémoire. Son précédent film, « Tierra sin hombres » (2018), abordait les violences faites aux femmes pendant la dictature – un sujet longtemps tabou. «

Le cinéma n’a pas le pouvoir de changer les lois, mais il peut changer les consciences. Et c’est déjà un début.
» Pour lui, l’enjeu dépasse le cadre paraguayen : « Dans un continent où l’autoritarisme revient en force, montrer ces images, c’est aussi rappeler que la démocratie n’est pas un acquis. » Un message qui résonne alors que l’Amérique latine voit émerger de nouveaux régimes illibéraux, des CAFTA-DR à El Salvador.

Une œuvre qui s’inscrit dans un mouvement régional

Le travail de Pereira s’ajoute à une vague de productions cinématographiques latino-américaines explorant les dictatures du XXe siècle. Au Chili, Patricio Guzmán a marqué l’histoire avec sa trilogie « La batalla de Chile », tandis qu’au Brésil, Maria Augusta Ramos a réalisé « Justiça », un documentaire sur le système judiciaire post-dictature. Même l’Argentine, où la mémoire est plus structurée, voit émerger de nouveaux récits, comme « El silencio del río » (2023), qui interroge l’impact intergénérationnel de la répression.

Pourtant, le Paraguay reste un cas à part. Contrairement à ses voisins, il n’a pas connu de « vérité et réconciliation » formelle, ni de procès emblématiques comme ceux de Pinochet au Chili ou des juntes militaires en Argentine. La société civile, elle, se mobilise par à-coups : en 2022, des manifestations ont éclaté après la tentative du gouvernement d’effacer des manuels scolaires les références à Stroessner. Un signe que la mémoire, même fragile, commence à s’imposer.

Juanjo Pereira espère que son film contribuera à cette dynamique. «

On ne peut pas construire l’avenir sans regarder le passé. Et pour ça, il faut des images, des voix, des archives. C’est tout l’enjeu de ce projet.
» Une urgence qui dépasse les frontières, alors que l’Amérique latine semble à nouveau tiraillée entre mémoire et oubli.

Plusieurs facteurs expliquent ce relatif anonymat. D’abord, le Paraguay était un pays isolé sous Stroessner, bien moins médiatisé que le Chili de Pinochet ou l’Argentine des juntes. Ensuite, la chute du régime en 1989 s’est faite par un coup d’État interne, sans rupture radicale avec l’ancien système : beaucoup d’anciens collaborateurs sont restés en place. Enfin, l’absence de transition démocratique « propre », comme au Brésil ou en Uruguay, a limité les mécanismes de mémoire collective. Comme le souligne l’historienne María Gloria Pereira, « le Paraguay a payé le prix de son isolement géographique et politique ».