Chaque année, près de 40 milliards de boîtes de conserve sont produites dans le monde pour conserver viandes, poissons, légumes ou plats préparés. Pourtant, un détail intrigue souvent les consommateurs : la face interne de ces emballages, systématiquement recouverte d’un revêtement blanc. Mais pourquoi ce choix ? Selon nos confrères de Top Santé, cette couleur n’a rien d’anodin et s’explique par des raisons à la fois techniques, réglementaires et sanitaires.

Ce qu'il faut retenir

  • Le revêtement blanc des boîtes de conserve est majoritairement composé d’une résine époxy à base de bisphénol A (BPA), un composé chimique utilisé pour ses propriétés anti-corrosion et anti-adhésives.
  • L’Union européenne a progressivement encadré l’usage du BPA depuis 2011, imposant des limites strictes dans les contenants alimentaires, avec une interdiction totale dans les emballages pour bébés en 2018.
  • Les alternatives au BPA, comme les revêtements à base de polyester ou de polyéthylène, se développent mais restent minoritaires en raison de leur coût et de leur efficacité moindre.
  • En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a publié en 2023 des recommandations pour réduire l’exposition au BPA, notamment via les conserves.
  • Les industriels testent désormais des solutions innovantes, comme les revêtements en céramique ou à base de végétal, mais leur adoption reste marginale.

Un revêtement né de l’innovation industrielle et des exigences sanitaires

L’histoire du revêtement blanc des boîtes de conserve remonte au début du XXe siècle, lorsque les industriels ont cherché à résoudre un problème récurrent : la corrosion des boîtes métalliques au contact des aliments. « Avant les années 1950, les conserves étaient souvent recouvertes d’un vernis à base d’huile ou de gomme-laque, peu efficace et parfois toxique », explique le Dr. Élise Martin, toxicologue à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM). « C’est dans les années 1960 que l’industrie a adopté les résines époxy, plus stables et résistantes, notamment grâce à leur composition à base de bisphénol A (BPA). » Ce composé, synthétisé dès 1891, s’est imposé pour ses propriétés remarquables : il adhère parfaitement au métal, résiste aux températures élevées et empêche les aliments de développer un goût métallique.

Pourtant, dès les années 1990, des études ont commencé à pointer du doigt les risques liés au BPA. Des recherches menées par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) ont montré que ce composé pouvait migrer dans les aliments, notamment sous l’effet de la chaleur ou de l’acidité. « On a alors découvert que le BPA avait une action perturbatrice endocrinienne, imitant l’action des œstrogènes dans l’organisme », précise le Dr. Martin. Ces résultats ont poussé les autorités sanitaires à encadrer son usage.

L’Europe en première ligne : un durcissement progressif des règles

L’Union européenne a été l’une des premières à réagir, avec un règlement entré en vigueur en 2011 limitant à 0,6 mg/kg la quantité de BPA autorisée dans les contenants alimentaires. Cette décision faisait suite à une évaluation menée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui avait confirmé les risques liés à une exposition prolongée. « En 2018, l’UE est allée plus loin en interdisant totalement le BPA dans les contenants destinés aux nourrissons et aux jeunes enfants », rappelle Sophie Dubois, experte en réglementation alimentaire au sein de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes).

En France, l’ANSES a publié en 2023 un avis recommandant une réduction maximale de l’exposition au BPA, notamment via l’alimentation. Selon ses estimations, les Français ingéreraient en moyenne 0,2 µg/kg de poids corporel par jour via les aliments en conserve, un niveau jugé préoccupant par certains experts. « Les données montrent que les populations les plus exposées sont les enfants et les femmes enceintes, dont le système hormonal est particulièrement sensible », souligne Sophie Dubois. Face à cette pression réglementaire, les industriels ont dû innover.

Des alternatives en test : entre progrès technologiques et limites économiques

Aujourd’hui, plusieurs alternatives au BPA sont en développement, mais leur adoption reste limitée par des contraintes techniques et financières. Les revêtements à base de polyester, par exemple, sont déjà utilisés pour certaines conserves, notamment celles destinées aux produits acides comme les tomates. « Ces revêtements n’utilisent pas de BPA, mais ils sont moins résistants à la chaleur et plus chers à produire », explique Laurent Moreau, ingénieur en emballage alimentaire chez CMB Packaging, un des leaders mondiaux du secteur. Selon lui, le coût d’un revêtement sans BPA peut être supérieur de 10 à 20 % à celui d’un revêtement classique, une différence qui se répercute sur le prix final du produit.

D’autres solutions émergent, comme les revêtements à base de végétal (amidon de maïs, huiles végétales) ou en céramique. En 2025, l’entreprise française **Sofrigam** a lancé une gamme de boîtes de conserve recouvertes d’un film à base de résines biosourcées, testée avec succès sur des légumes en conserve. « Ces innovations répondent à une demande croissante des consommateurs pour des emballages plus sûrs et plus écologiques », souligne Laurent Moreau. Pourtant, malgré ces avancées, le BPA reste majoritaire dans l’industrie : selon un rapport de l’EFSA publié en 2024, il est encore présent dans 70 % des revêtements internes des boîtes de conserve en Europe.

Un enjeu de santé publique qui divise scientifiques et industriels

Le débat sur l’innocuité du BPA et de ses substituts fait rage parmi les experts. Pour certains toxicologues, comme le Pr. Jean-Luc Volatier, ancien directeur de l’évaluation des risques à l’ANSES, les risques sont réels mais souvent exagérés. « Les études épidémiologiques n’ont pas encore établi de lien clair entre l’exposition au BPA via les conserves et des pathologies graves comme le cancer ou l’infertilité », rappelle-t-il. À l’inverse, des chercheurs de l’INSERM, comme le Dr. Sylvie Babajko, insistent sur le fait que même de faibles doses pourraient avoir des effets à long terme, notamment sur le développement neurologique des enfants. « Les perturbateurs endocriniens agissent à des doses infimes, et leurs effets peuvent se manifester des années plus tard », insiste-t-elle.

Côté industriels, on minimise les risques tout en reconnaissant la nécessité d’innover. « Nous suivons scrupuleusement les réglementations en vigueur et travaillons sur des alternatives, mais nous devons aussi garantir la sécurité alimentaire et la conservation des produits sur plusieurs années », explique un porte-parole de **Bonduelle**, leader européen des conserves de légumes. Pour les consommateurs, la situation reste donc complexe : difficile de savoir si leur boîte de thon ou de haricots verts contient ou non du BPA, d’autant que l’étiquetage n’est pas obligatoire.

Vers une généralisation des solutions sans BPA ?

Si les alternatives au BPA existent, leur adoption massive dépendra de plusieurs facteurs : le coût, la performance et, surtout, l’évolution des réglementations. En 2026, l’EFSA doit publier une nouvelle évaluation des risques liés au BPA, qui pourrait conduire à un durcissement des règles. « Une interdiction totale en Europe n’est pas exclue, mais elle nécessiterait des solutions de remplacement viables à grande échelle », estime Sophie Dubois de la DGCCRF. Aux États-Unis, la Food and Drug Administration (FDA) a déjà autorisé certains substituts comme le BPS (bisphénol S), bien que ses effets sur la santé restent débattus.

En France, une proposition de loi visant à interdire le BPA dans tous les emballages alimentaires a été déposée en 2025 par le député écologiste Yannick Jadot. « Nous voulons accélérer la transition vers des matériaux sûrs, notamment pour protéger les populations les plus vulnérables », explique-t-il. Pour l’instant, cette proposition est en discussion au Parlement, mais elle pourrait aboutir d’ici 2027. D’ici là, les industriels continuent leurs recherches : en 2026, plusieurs groupes comme **Conserves de France** testent des revêtements à base de polypropylène recyclé, une solution à la fois écologique et sans BPA.

Et maintenant ?

D’ici 2027, les consommateurs pourraient voir apparaître davantage de boîtes de conserve estampillées « sans BPA », mais leur généralisation dépendra des résultats des tests en cours et des décisions réglementaires. Pour les industriels, l’enjeu est double : réduire les coûts des alternatives tout en maintenant la qualité et la durée de conservation des produits. Quant aux autorités sanitaires, elles devront trancher entre prudence et innovation, dans un contexte où les preuves scientifiques restent parfois contradictoires. Une chose est sûre : l’intérieur blanc des boîtes de conserve pourrait bien ne plus l’être d’ici quelques années.

Que disent les étiquettes (ou l’absence d’étiquetage) ?

Un paradoxe persiste : alors que les boîtes de conserve affichent souvent des mentions comme « sans additifs » ou « naturel », aucune n’indique la présence ou l’absence de BPA dans leur revêtement interne. « La réglementation européenne impose seulement de mentionner les allergènes ou les substances à risque avéré, comme les nitrites, mais pas les revêtements internes », explique Sophie Dubois. En France, une enquête menée par **60 Millions de Consommateurs** en 2025 a révélé que sur 30 marques testées, seules 5 mentionnaient l’absence de BPA sur leur emballage – et encore, de manière discrète. « Les industriels craignent que cette mention n’inquiète les consommateurs, alors qu’ils ont déjà adapté leurs formulations pour se conformer aux limites légales », analyse l’enquête.

Pourtant, des initiatives volontaires émergent. En 2024, le groupe **William Saurin** a lancé une gamme de conserves « sans BPA », avec un logo visible sur l’emballage. Une démarche saluée par les associations de consommateurs, mais encore marginale. « Nous recevons de plus en plus de demandes de clients souhaitant savoir ce qu’il y a dans leur boîte de conserve », confie un porte-parole de **Cassegrain**, une autre marque française. Une tendance qui pourrait s’accentuer avec l’entrée en vigueur, en 2027, d’un nouveau règlement européen sur les matériaux au contact des denrées alimentaires (MCDA).

Pas nécessairement. Les autorités sanitaires estiment que les niveaux d’exposition actuels, bien que non nuls, restent en dessous des seuils considérés comme dangereux par l’EFSA. Cependant, pour les populations sensibles (femmes enceintes, jeunes enfants), il est recommandé de privilégier les aliments frais ou congelés, ou de rincer les conserves avant consommation pour éliminer une partie des résidus éventuels. L’ANSES conseille également de varier les sources d’apport en protéines (viandes, poissons, légumineuses) pour limiter l’exposition.

Les emballages en verre ou en carton (comme les briques) ne contiennent généralement pas de BPA, car leur revêtement interne est souvent à base de polyéthylène ou d’aluminium laminé. Cependant, ils présentent d’autres enjeux : le verre est lourd et fragile, tandis que les briques, bien que pratiques, ne conviennent pas à tous les types d’aliments (viandes, plats préparés). De plus, certains emballages carton peuvent contenir des colles ou encres susceptibles de migrer dans les aliments. Le choix dépend donc du type d’aliment et des contraintes de conservation.