Un an avant l’élection présidentielle de 2027, le débat sur le mode de désignation des candidats refait surface. Dans une tribune publiée par Le Monde - Politique, Jean-Philippe Derosier, professeur de droit public et spécialiste des institutions, critique ouvertement le principe des primaires, qu’il juge contre-productif. Selon lui, ce mécanisme favoriserait davantage la division interne que l’unité nécessaire pour remporter un scrutin national.
Ce qu'il faut retenir
- Jean-Philippe Derosier, professeur de droit public, qualifie les primaires de mode « plutôt précaire que salutaire » pour désigner un candidat à la présidentielle.
- À un an de l’élection de 2027, il souligne que les primaires conduisent davantage à la défaite qu’à la victoire.
- Il estime que ce système affaiblit la cohésion des partis plutôt que de la renforcer.
- Derosier rappelle que les primaires ont été introduites en France pour ouvrir la sélection des candidats au-delà des appareils politiques.
Un mécanisme contesté depuis son adoption
Introduites en France pour démocratiser la désignation des candidats à l’élection présidentielle, les primaires ouvertes ou fermées sont aujourd’hui remises en cause par une partie de la classe politique et intellectuelle. Jean-Philippe Derosier, qui enseigne à l’université de Lille, n’y va pas par quatre chemins : dans sa tribune pour Le Monde - Politique, il affirme que
« les primaires conduisent à la défaite davantage qu’elles ne contribuent à la victoire ». Pour lui, le bilan de ce système est globalement négatif, car il exacerbe les divisions internes avant même l’échéance électorale.
Le juriste rappelle que les primaires, initialement perçues comme un outil de renouvellement démocratique, ont souvent servi de catalyseur à des conflits internes. Côté Parti socialiste, par exemple, la primaire de 2017 a révélé des fractures profondes, aboutissant à un score historiquement bas pour Benoît Hamon. De même, côté Les Républicains, la primaire de 2021 a vu s’affronter des figures aux visions antagonistes, affaiblissant François Fillon dès le premier tour.
Un système qui affaiblit la cohésion des partis
Pour Derosier, le problème central des primaires réside dans leur capacité à diviser les formations politiques plutôt qu’à les unifier. « On part souvent d’une dynamique de campagne, mais on finit par s’affaiblir soi-même », explique-t-il. Selon lui, le processus de sélection par les adhérents ou les sympathisants tend à favoriser les candidats les plus polarisants, au détriment de figures capables de rassembler au-delà de leur base militante. Autant dire que, dans un contexte électoral où l’abstention atteint des niveaux records, un candidat affaibli dès les primaires a peu de chances de séduire les électeurs modérés.
Le professeur de droit public souligne également que les primaires, en s’appuyant sur des bases électorales réduites, minimisent la représentativité des candidats désignés. « Un candidat élu par quelques centaines de milliers de votants ne peut prétendre incarner une majorité nationale », rappelle-t-il. Cette critique rejoint celle formulée par d’autres observateurs, qui pointent le décalage entre l’ambition affichée des primaires — élargir la base des soutiens — et leur réalité, souvent limitée à des cercles militants ou idéologiques.
Primaires : une invention française en question
Créées en 2007 pour le Parti socialiste, les primaires ont été présentées comme une innovation démocratique. Leur succès initial, avec la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007 puis de François Hollande en 2012, a encouragé leur généralisation. Pourtant, depuis une décennie, leur bilan apparaît contrasté. En 2017, Emmanuel Macron, bien qu’issu d’un mouvement nouveau, a évité le piège des primaires en se présentant sans passer par ce processus. Son élection a nourri le débat : et si les primaires étaient devenues un frein plutôt qu’un levier pour les candidats ?
Derosier, qui a analysé les mécanismes institutionnels depuis des années, rappelle que les primaires ne sont pas une obligation légale, mais un choix des partis. Rien n’empêche donc ces derniers de revenir à des modes de désignation plus traditionnels, comme les conventions ou les désignations internes. Certains partis, comme La France insoumise, ont d’ailleurs choisi cette voie pour éviter les divisions internes.
Dans ce contexte, l’analyse de Derosier pourrait bien nourrir les réflexions des états-majors. Reste à savoir si les partis, souvent attachés à leurs traditions, seront prêts à remettre en cause un système qui, malgré ses défauts, leur a permis de mobiliser leurs troupes par le passé.
Actuellement, le Parti socialiste, Les Républicains et Europe Écologie Les Verts ont recours aux primaires, ouvertes ou fermées, pour désigner leurs candidats à l’élection présidentielle. D’autres formations, comme La France insoumise, privilégient des désignations internes ou des votes militants restreints.
Le juriste n’avance pas de solution précise dans sa tribune, mais il suggère que les partis pourraient revenir à des modes de désignation plus centralisés, comme les conventions ou les désignations par les instances dirigeantes. Il souligne que rien n’impose légalement le recours aux primaires, ce qui laisse une marge de manœuvre aux formations politiques.