À 74 ans, Alain fait partie de cette génération qui, bien après l’âge de la retraite, explore les possibilités des rencontres en ligne. Selon nos confrères de Libération, ce sexagénaire d’un certain âge partage son quotidien sur des applications dédiées à la communauté gay, où il évoque sans tabou ses expériences, ses attentes et les questions parfois déroutantes que lui posent ses interlocuteurs. Son récit, publié dans le cadre d’une série sur les seniors et les applis de rencontre, illustre une réalité encore méconnue : celle d’une sexualité active et assumée chez les personnes âgées, dans un paysage numérique en constante évolution.
Ce qu'il faut retenir
- En 2026, les seniors représentent près de 20 % des utilisateurs des applis de rencontre en France, selon une étude de l’IFOP publiée en 2025.
- Les applications comme Grindr, Taimi ou Hornet comptent désormais des profils de seniors actifs, avec une croissance de 15 % par an depuis 2020.
- Alain, 74 ans, décrit des échanges parfois surprenants, où son âge devient un sujet de curiosité, voire de préoccupation pour certains partenaires potentiels.
- Les applis de rencontre pour seniors, comme SeniorMatch ou OurTime, gagnent en popularité, mais restent marginales face aux plateformes généralistes ou LGBT+.
- En France, 65 % des 60-75 ans estiment que les applis de rencontre sont un outil utile pour briser l’isolement, d’après un sondage YouGov de 2024.
Les seniors et les applis de rencontre : une tendance en plein essor
Le phénomène n’est pas anodin. Depuis le début des années 2020, les applis de rencontre ont connu une démocratisation sans précédent, touchant désormais toutes les tranches d’âge. Les seniors, longtemps exclus de ce marché, s’y intéressent de plus en plus. Selon une enquête de l’IFOP réalisée en 2025, près d’un senior sur cinq utilise désormais une appli de rencontre au moins une fois par mois. Une progression notable, alors qu’en 2015, cette pratique était quasi inexistante dans cette tranche d’âge. Les raisons ? La généralisation des smartphones, une meilleure acceptation sociale de la sexualité après 60 ans, et surtout, une volonté de rompre avec la solitude. « Côté pratique, ces applis permettent de rencontrer des gens sans avoir à se déplacer, ce qui est un vrai plus pour ceux qui ont des difficultés de mobilité », explique le sociologue Jean-Philippe Viriot-Durandal, spécialiste des questions de vieillissement et d’usage du numérique.
Parmi les plateformes les plus populaires chez les seniors gays, Grindr et Taimi dominent le marché. Ces applis, initialement conçues pour un public jeune, ont adapté leurs interfaces pour séduire les utilisateurs plus âgés. Par exemple, Grindr a introduit en 2023 une option « senior » dans ses filtres, permettant de cibler spécifiquement les profils de plus de 60 ans. Une initiative qui a été saluée par les associations comme Les Audacieuses et les Audacieux, une organisation militante pour les droits des LGBT+ seniors. « Les applis doivent évoluer pour refléter la diversité de leurs utilisateurs, et cela passe aussi par une meilleure représentation des seniors », souligne Camille Cabut, porte-parole de l’association.
Alain, 74 ans : « On me demande si je suis un gros éjaculateur… »
Dans son entretien accordé à Libération, Alain, 74 ans, confie sans détour les réalités de ses rencontres en ligne. « Il arrive qu’on me demande si je suis un gros éjaculateur… À 74 ans, on ne l’est plus vraiment », lance-t-il avec une pointe d’humour. Son témoignage révèle une autre facette des applis de rencontre : celle des attentes parfois décalées, voire caricaturales, de certains utilisateurs. « Certains pensent que parce qu’on est vieux, on est sage, ou au contraire, qu’on est un pervers expérimenté. La réalité est bien plus nuancée », explique-t-il. Alain, qui a commencé à utiliser ces applis il y a cinq ans, décrit une courbe d’apprentissage. « Au début, j’étais mal à l’aise. Il a fallu que je m’habitue à l’idée que mon âge soit un sujet de conversation. Maintenant, je prends ça avec philosophie. »
Son expérience n’est pas isolée. Selon une étude de l’INED (Institut national d’études démographiques) parue en 2024, 40 % des seniors gays utilisant les applis de rencontre déclarent avoir déjà été confrontés à des remarques ou des questions sur leur âge ou leur sexualité. Un chiffre qui reflète les stéréotypes persistants autour de la sexualité des personnes âgées. « Les seniors sont souvent perçus comme asexués ou, à l’inverse, comme des figures de la débauche. Ces clichés sont tenaces et se retrouvent même dans les échanges en ligne », analyse Thierry Schaffauser, sociologue et militant pour les droits des LGBT+.
Un marché en mutation, entre opportunités et défis
Le succès des applis de rencontre chez les seniors s’inscrit dans un contexte plus large de transformation des modes de vie. Avec l’allongement de l’espérance de vie et l’amélioration de la santé des personnes âgées, la question de la sexualité après 60 ans devient un enjeu social et sanitaire. En France, l’espérance de vie à 60 ans est passée de 20 ans en 1960 à plus de 27 ans en 2026, selon les chiffres de l’INSEE. Une donnée qui explique en partie l’intérêt croissant pour les relations amoureuses ou sexuelles à un âge avancé. « Les seniors d’aujourd’hui sont bien différents de ceux d’il y a trente ans. Ils sont plus connectés, plus ouverts, et veulent vivre pleinement leur vie, y compris sur le plan affectif et sexuel », souligne Viriot-Durandal.
Pourtant, ce marché reste marginal face à l’ensemble des applis de rencontre. Les plateformes dédiées aux seniors, comme SeniorMatch ou OurTime, peinent à attirer une audience large. Selon les données de App Annie, ces applis représentent moins de 5 % du marché total des rencontres en ligne en France. Les raisons ? Une concurrence féroce avec les géants comme Tinder ou Bumble, mais aussi un manque de visibilité. « Les seniors ne se reconnaissent pas dans les applis généralistes, qui les ciblent rarement. Pourtant, il existe un vrai besoin de créer des espaces dédiés, où ils pourraient se sentir en confiance », explique Cabut.
Les enjeux de la représentation et de la sécurité
Un autre défi pour les applis de rencontre chez les seniors est la question de la sécurité. Contrairement aux idées reçues, les personnes âgées ne sont pas plus vulnérables que les autres aux arnaques en ligne, mais elles sont souvent moins familiarisées avec les outils numériques. En 2025, 12 % des signalements de fraudes sur les applis de rencontre concernaient des seniors, selon la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes). Un chiffre qui reste limité, mais qui a poussé les plateformes à renforcer leurs dispositifs de modération. « Nous avons mis en place des alertes spécifiques pour les profils de seniors, avec des conseils pour éviter les pièges et des contacts dédiés en cas de problème », précise un porte-parole de Grindr.
Par ailleurs, la représentation des seniors dans les applis de rencontre soulève des questions plus larges sur l’inclusion. « Les applis doivent montrer que les seniors ont des vies sexuelles et amoureuses épanouies. Cela passe par une meilleure représentation dans les publicités, mais aussi par des fonctionnalités adaptées », explique Schaffauser. Par exemple, certaines applis ont intégré des filtres pour éviter les remarques discriminantes sur l’âge, ou des options pour préciser ses attentes (amicales, amoureuses, sexuelles) sans jugement. « L’idée n’est pas de créer des ghettos, mais de permettre à chacun de trouver sa place », ajoute-t-il.
Reste à voir si les applis de rencontre sauront s’adapter à cette nouvelle demande. Une chose est sûre : la sexualité des seniors n’est plus un sujet tabou, et les outils numériques en sont un marqueur fort.
Les plateformes comme SeniorMatch ou OurTime ont renforcé leurs mesures de sécurité, avec des vérifications d’identité et des systèmes de signalement dédiés. Cependant, comme pour toute appli de rencontre, la vigilance reste de mise. En 2025, 8 % des utilisateurs de plus de 60 ans ont déclaré avoir été confrontés à des comportements inappropriés, selon une enquête 60 Millions de Consommateurs.
À ce jour, il n’existe pas d’appli 100 % dédiée aux seniors LGBT+, mais certaines plateformes comme Taimi ou Grindr proposent des filtres pour cibler les profils de plus de 60 ans. Des initiatives associatives, comme le groupe Seniors Gay France sur Facebook, comblent partiellement ce manque en offrant un espace d’échange sécurisé.
