Depuis plusieurs décennies, la lutte contre les maladies transmises par les moustiques repose en grande partie sur l’utilisation massive d’insecticides et de pesticides. Pourtant, une étude publiée dans la prestigieuse revue Nature et relayée par Le Parisien ce jeudi 26 mars 2026 révèle l’émergence d’une résistance inquiétante chez certaines espèces de moustiques. Selon les chercheurs de l’Institut Pasteur de la Guyane, ces insectes développent des mécanismes biologiques leur permettant de survivre aux produits chimiques utilisés pour les combattre. Un phénomène qui pourrait compromettre les efforts de santé publique, notamment dans la lutte contre le paludisme en Amérique du Sud ou les arboviroses comme la dengue ou le chikungunya en Europe. Si le moustique-tigre (Aedes albopictus), déjà présent en France, est particulièrement surveillé, c’est une autre espèce, Anopheles darlingi, qui concentre les inquiétudes des scientifiques en raison de son rôle central dans la transmission du paludisme.

Ce qu'il faut retenir

  • Résistance confirmée : Des variations génétiques ont été identifiées chez Anopheles darlingi, principal vecteur du paludisme en Amérique du Sud, rendant les moustiques moins vulnérables aux insecticides courants.
  • 1 094 génomes analysés : L’étude, menée sur 16 sites dans plusieurs pays, s’appuie sur le séquençage de plus d’un millier de génomes, révélant une sélection naturelle accélérée par l’usage agricole de pesticides.
  • Lien avec les pratiques agricoles : L’exposition répétée des moustiques aux pesticides utilisés dans les cultures favoriserait l’émergence de résistances, à l’image de ce qui est observé avec les antibiotiques en médecine humaine.
  • Moustique-tigre concerné ? Bien que l’étude se concentre sur Anopheles darlingi, les mécanismes de résistance pourraient s’appliquer à Aedes albopictus, déjà implanté en France et vecteur de dengue ou de chikungunya.
  • Solutions en développement : Les chercheurs explorent des alternatives, comme la propagation de mâles stériles ou le recours à la vaccination, tandis que des effets indésirables graves ont été signalés pour un vaccin contre le chikungunya.

Une résistance émergente, confirmée par une étude scientifique de référence

Menée par une équipe de l’Institut Pasteur de la Guyane, cette étude marque une étape importante dans la compréhension des mécanismes de résistance des moustiques. Publiée dans Nature et relayée par Le Parisien le 26 mars 2026, elle s’appuie sur l’analyse de 1 094 génomes prélevés sur 16 sites répartis dans plusieurs pays d’Amérique du Sud. Les chercheurs se sont concentrés sur Anopheles darlingi, l’espèce la plus redoutée en Amérique du Sud pour sa capacité à transmettre le paludisme, une maladie qui touche encore plus de 240 millions de personnes chaque année selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les résultats sont sans appel : des variations génétiques ont été identifiées, associées à une résistance accrue aux insecticides. Ces mutations permettraient aux moustiques de « se détoxifier » plus efficacement, leur offrant une survie accrue face aux produits chimiques. Mathilde Gendrin, responsable du laboratoire microbiote des insectes vecteurs à l’Institut Pasteur de la Guyane et coautrice de l’étude, souligne que « les pesticides et insecticides, ce n’est pas automatique ». Pour elle, l’usage excessif de ces substances, notamment dans les zones agricoles, accélère la sélection naturelle de ces résistances. Un phénomène qui rappelle celui observé avec les antibiotiques en médecine, où leur utilisation massive a favorisé l’émergence de bactéries multirésistantes.

Le paludisme en Amérique du Sud : un enjeu de santé publique menacé par la résistance

Le paludisme reste endémique dans de nombreux pays d’Amérique du Sud, avec une incidence particulièrement élevée en Amazonie, où Anopheles darlingi est le principal vecteur. Selon les données de l’OMS, environ 3,3 millions de cas de paludisme ont été recensés en 2024 dans la région, principalement au Brésil, en Colombie et au Venezuela. La résistance croissante de ce moustique aux insecticides pourrait donc avoir des conséquences dramatiques, en rendant les campagnes de lutte antivectorielle moins efficaces. Actuellement, la lutte contre le paludisme repose en grande partie sur l’utilisation de moustiquaires imprégnées d’insecticides et sur des pulvérisations intradomiciliaires. Si ces méthodes deviennent moins performantes, les autorités sanitaires pourraient se retrouver désarmées face à une recrudescence de la maladie.

Les chercheurs pointent notamment du doigt l’usage massif de pesticides en agriculture. Les cultures comme le soja ou le maïs, très répandues en Amérique du Sud, nécessitent l’épandage de grandes quantités d’insecticides. Ces substances, souvent similaires à celles utilisées pour lutter contre les moustiques, exposent les insectes à une pression sélective constante. Mathilde Gendrin précise : « L’exposition répétée à ces produits favorise l’émergence de résistances. C’est un cercle vicieux : plus on utilise d’insecticides, plus les moustiques deviennent résistants, et plus il faut en utiliser pour les contrôler. » Cette situation rappelle les mécanismes de résistance observés chez d’autres espèces, comme les Anopheles gambiae en Afrique, où des résistances à plusieurs classes d’insecticides ont déjà été documentées.

Le moustique-tigre en France : un risque similaire pour les arboviroses

Si l’étude se concentre sur Anopheles darlingi, les craintes ne se limitent pas à l’Amérique du Sud. En France, c’est Aedes albopictus, plus connu sous le nom de moustique-tigre, qui préoccupe les autorités sanitaires. Arrivé en métropole en 2004, ce moustique s’est rapidement implanté dans plus de 70 départements et est désormais considéré comme une menace majeure pour la santé publique. Contrairement au paludisme, qui ne se transmet pas en métropole, le moustique-tigre est capable de transmettre des arboviroses comme la dengue, le chikungunya ou Zika. En 2025, plus de 2 000 cas autochtones de dengue ont été recensés en France, selon Santé publique France, un chiffre en forte hausse par rapport aux années précédentes.

Bien que l’étude de l’Institut Pasteur ne porte pas directement sur Aedes albopictus, les mécanismes de résistance identifiés pourraient s’appliquer à cette espèce. Le moustique-tigre est déjà surveillé de près par les autorités sanitaires, et des campagnes de démoustication sont régulièrement menées dans les zones à risque. Cependant, si des résistances aux insecticides venaient à émerger, la lutte contre ces arboviroses pourrait devenir bien plus complexe. En 2023, des cas de résistance aux pyréthrinoïdes, une classe d’insecticides couramment utilisée, ont déjà été signalés dans certains départements du sud de la France. Une situation qui incite les chercheurs à explorer des alternatives pour limiter la propagation du moustique-tigre et des maladies qu’il transmet.

Des solutions alternatives en développement, mais des défis persistants

Face à la menace de la résistance, les scientifiques explorent plusieurs pistes pour compléter ou remplacer l’usage des insecticides. L’une des solutions les plus prometteuses est la technique de l’insecte stérile. Développée depuis les années 1950, cette méthode consiste à relâcher des mâles stériles dans la nature, qui s’accoupleront avec des femelles sauvages sans produire de descendance. En réduisant progressivement la population de moustiques, cette approche pourrait limiter la transmission des maladies. En France, des expérimentations ont déjà été menées dans le sud du pays, notamment dans les Alpes-Maritimes, avec des résultats encourageants. Aux États-Unis, la Floride a également adopté cette méthode pour lutter contre Aedes aegypti, une autre espèce vectrice d’arboviroses.

Une autre piste est le recours à la vaccination. Plusieurs vaccins sont en développement ou déjà disponibles contre les maladies transmises par les moustiques. C’est le cas du vaccin contre le chikungunya, développé par le laboratoire Valneva. Commercialisé depuis 2023, il est l’un des rares vaccins disponibles contre cette maladie, qui provoque des fièvres et des douleurs articulaires intenses. Cependant, son utilisation n’est pas sans risque : selon l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), une vingtaine de cas d’effets indésirables graves ont été recensés depuis son lancement, dont des réactions allergiques sévères. Malgré ces alertes, le vaccin reste un outil précieux dans la lutte contre le chikungunya, une maladie en recrudescence dans plusieurs régions du monde.

Les autorités sanitaires face à un dilemme : comment concilier efficacité et précaution ?

La résistance des moustiques aux insecticides pose un dilemme aux autorités sanitaires. D’un côté, il est impératif de lutter contre les maladies vectorielles, qui tuent encore plus de 700 000 personnes par an dans le monde, selon l’OMS. De l’autre, l’usage excessif d’insecticides aggrave le problème en favorisant l’émergence de résistances. En France, la stratégie nationale de lutte contre les moustiques tigres repose sur une combinaison de méthodes : surveillance renforcée, démoustication ciblée et sensibilisation du public. Pourtant, l’efficacité de ces mesures pourrait être remise en cause si les résistances se généralisent.

Les experts appellent à une réduction de l’usage des pesticides en agriculture, notamment en encourageant les méthodes de lutte biologique ou en limitant les épandages dans les zones à risque. En 2024, l’Union européenne a d’ailleurs révisé son cadre réglementaire sur les pesticides, renforçant les restrictions sur certaines substances comme le glyphosate. Cependant, ces mesures se heurtent à des intérêts économiques et politiques, notamment dans les secteurs agricoles intensifs. Mathilde Gendrin, coautrice de l’étude, insiste : « Il faut repenser notre approche globale. Les insecticides ne sont pas une solution miracle, et leur usage doit être encadré pour éviter d’aggraver la situation. » Cette prise de conscience progressive pourrait conduire à une refonte des stratégies de santé publique, intégrant davantage de méthodes préventives et alternatives.

Et maintenant ?

À court terme, les chercheurs de l’Institut Pasteur de la Guyane et leurs partenaires internationaux devraient approfondir leurs analyses pour identifier d’autres mécanismes de résistance et évaluer leur propagation géographique. En France, les autorités sanitaires pourraient renforcer les campagnes de surveillance du moustique-tigre, en intégrant des tests systématiques de résistance aux insecticides dans les zones à risque. Une réunion du Comité d’experts sur la résistance aux insecticides, prévue pour juin 2026, devrait également faire le point sur les solutions à déployer. À plus long terme, le développement de vaccins et de méthodes biologiques, comme l’insecte stérile, pourrait devenir une priorité pour les politiques de santé publique. Une chose est sûre : la lutte contre les moustiques et les maladies qu’ils transmettent entre dans une nouvelle ère, où la science et l’innovation seront plus que jamais indispensables.

Un enjeu mondial qui dépasse les frontières

La résistance des moustiques aux insecticides n’est pas un problème isolé, mais un phénomène global qui touche de nombreuses régions du monde. En Afrique, par exemple, Anopheles gambiae, le principal vecteur du paludisme, a développé des résistances à plusieurs classes d’insecticides, compliquant les efforts de contrôle. Selon un rapport de l’OMS publié en 2025, plus de 80 % des pays où le paludisme est endémique signalent désormais des résistances à au moins une classe d’insecticides. Cette situation a conduit l’organisation à promouvoir des stratégies intégrées, combinant l’utilisation de moustiquaires imprégnées de nouvelles formulations, des traitements antipaludiques innovants et des méthodes de contrôle environnemental.

En Asie, où Aedes aegypti et Aedes albopictus sont également présents, la situation est tout aussi préoccupante. En Thaïlande, par exemple, des résistances aux pyréthrinoïdes ont été documentées dès 2020, forçant les autorités à adapter leurs campagnes de démoustication. En Inde, le paludisme reste un fléau majeur, avec plus de 300 000 cas annuels, et la résistance des moustiques aux insecticides aggrave encore la crise. Face à ces défis, des initiatives internationales, comme le Partenariat Roll Back Malaria, tentent de coordonner les efforts entre pays et de financer la recherche sur de nouvelles méthodes de lutte antivectorielle.

Les alternatives aux insecticides : où en est-on ?

Si l’usage des insecticides reste aujourd’hui la méthode la plus répandue pour lutter contre les moustiques, les alternatives gagnent en popularité. Parmi elles, la modification génétique des moustiques suscite un vif intérêt. Des entreprises comme Oxitec, basée au Royaume-Uni, ont développé des moustiques génétiquement modifiés dont les larves mâles ne peuvent survivre jusqu’à l’âge adulte. Lorsqu’ils sont relâchés dans la nature, ces moustiques s’accouplent avec des femelles sauvages, réduisant ainsi la population. Une expérimentation a été menée en Floride en 2021, avec des résultats mitigés : si la population de moustiques a effectivement diminué, des questions persistent sur les impacts à long terme de ces modifications génétiques sur l’écosystème.

Une autre approche consiste à utiliser des prédateurs naturels des moustiques, comme les poissons gambusies ou les libellules, pour contrôler leurs populations. En Afrique, des programmes de lâchers de poissons dans les points d’eau stagnante ont montré une certaine efficacité pour réduire le nombre de larves de moustiques. Enfin, des recherches sont en cours pour développer des vaccins anti-moustiques, qui protégeraient non pas contre les maladies, mais contre les piqûres elles-mêmes en induisant une réaction immunitaire chez l’humain. Bien que ces solutions soient encore au stade expérimental, elles pourraient représenter une avancée majeure dans la lutte contre les maladies vectorielles.

Oui, des cas de résistance aux pyréthrinoïdes, une classe d’insecticides couramment utilisée, ont déjà été signalés dans certains départements du sud de la France, notamment dans les Alpes-Maritimes. Ces résistances concernent principalement le moustique-tigre (Aedes albopictus), vecteur de la dengue et du chikungunya. Les autorités sanitaires surveillent la situation de près et adaptent leurs stratégies de démoustication en conséquence.

En métropole, le moustique-tigre (Aedes albopictus) est le principal vecteur d’arboviroses comme la dengue, le chikungunya et Zika. Ces maladies, bien que généralement bénignes, peuvent entraîner des complications graves chez certaines populations. En 2025, plus de 2 000 cas autochtones de dengue ont été recensés en

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