Dans la région des Grands Lacs, l’environnement professionnel des journalistes s’est encore dégradé ces dernières années, selon un nouveau rapport de Reporters sans frontières (RSF) publié le 25 mars 2026. Intitulé « Dans la peau d’un journaliste des Grands Lacs », ce document sonne comme une alerte supplémentaire sur les violences, les entraves et les risques systémiques auxquels sont confrontés les professionnels des médias dans cette zone, considérée par l’ONG comme la plus dangereuse du continent africain. Six pays sont directement concernés par cette crise : la République démocratique du Congo (RDC), le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya. Parmi eux, la RDC se distingue par l’ampleur et la gravité des exactions, faisant d’elle un épicentre de la répression selon les termes mêmes de RSF.

Selon nos confrères de France 24, qui ont pu consulter le rapport avant sa publication, cette région cumule depuis des décennies des crises politiques, des conflits armés persistants et une instabilité chronique, autant de facteurs qui exacerbent les menaces contre la presse. La RDC, en particulier, concentre à elle seule près de 60 % des cas de violences enregistrés par RSF dans l’ensemble de la région, un chiffre qui illustre l’ampleur de la crise. Les journalistes locaux, souvent ciblés pour leur couverture des conflits, des élections ou des violations des droits humains, paient un lourd tribut, avec des dizaines d’arrestations arbitraires, des enlèvements et des meurtres impunis chaque année.

Ce qu'il faut retenir

  • La région des Grands Lacs est désormais considérée par RSF comme la zone la plus dangereuse pour les journalistes en Afrique, devant le Sahel ou l’Afrique de l’Ouest.
  • Six pays sont concernés : la RDC, le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya, mais la RDC représente à elle seule près de 60 % des violences recensées.
  • Le rapport de RSF, publié le 25 mars 2026, met en lumière un environnement professionnel en voie de dégradation accélérée, avec des violences physiques, des arrestations arbitraires et des pressions économiques croissantes.
  • Les journalistes locaux sont les principales cibles, notamment ceux couvrant les conflits dans l’est de la RDC, les scrutins électoraux ou les exactions des groupes armés et des forces de sécurité.
  • RSF dénonce également l’impunité quasi totale dont bénéficient les auteurs de ces violences, malgré les condamnations internationales répétées.

Une région sous tension : le poids de l’histoire et des conflits récurrents

La région des Grands Lacs n’a cessé, depuis les indépendances, d’être le théâtre de crises politiques et de violences intercommunautaires. Le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, les deux guerres du Congo (1996-1997 et 1998-2003), ainsi que les conflits récurrents dans l’est de la RDC ont façonné un paysage médiatique où l’information est souvent instrumentalisée. Dans ce contexte, les journalistes ne sont pas seulement des témoins, mais aussi des cibles. La RDC, en particulier, est plongée dans une instabilité chronique depuis l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila en 2001, une crise politique qui a ouvert la voie à des décennies de corruption, de milices armées et de répression des libertés.

Les acteurs locaux du secteur médiatique évoquent une stratégie délibérée des autorités congolaises pour contrôler l’information. Selon le rapport de RSF, au moins 15 journalistes ont été tués en RDC depuis 2010, un bilan qui place le pays parmi les plus meurtriers pour la presse au monde. Les cibles privilégiées sont ceux couvrant les régions minières du Kivu ou les zones sous contrôle de groupes armés comme le M23, où les ressources naturelles attirent les convoitises et les milices. Les rédactions locales, souvent précaires, subissent aussi des pressions économiques : plus de 70 % des médias congolais dépendent de financements publics ou d’annonceurs proches du pouvoir, ce qui limite leur indépendance.

Les méthodes de répression : entre censure, arrestations et violences ciblées

Le rapport de RSF détaille les trois principales méthodes de répression utilisées contre les journalistes dans la région. La première est la censure directe, avec la fermeture de médias critiques, comme celle de la chaîne Radio Okapi en 2023 après des reportages sur la corruption dans l’armée. La deuxième est l’utilisation systématique des arrestations arbitraires, souvent justifiées par des accusations de « trouble à l’ordre public » ou de « collaboration avec des groupes terroristes ». En RDC, au moins 40 journalistes ont été incarcérés en 2025, selon les données de l’ONG Journalistes en Danger (JED), partenaire de RSF.

Enfin, la violence physique reste endémique. Les enlèvements, les agressions et les meurtres sont souvent imputés à des groupes armés, mais des enquêtes menées par des ONG locales suggèrent une implication partielle des forces de sécurité dans ces exactions. En 2024, trois journalistes congolais ont été retrouvés morts dans des circonstances troubles, dont le correspondant de l’AFP à Goma, Joel Musavuli, dont le corps n’a jamais été rendu à sa famille. Les enquêtes officielles n’ont abouti à aucune condamnation.

« Dans la région des Grands Lacs, être journaliste relève aujourd’hui d’un acte de résistance. Les mécanismes de répression sont devenus si sophistiqués que les méthodes traditionnelles de la censure ont cédé la place à une logique de contrôle total, où l’impunité est la règle. »

Un contexte régional marqué par l’autoritarisme et l’instrumentalisation des médias

Au-delà de la RDC, les autres pays de la région des Grands Lacs partagent des traits communs en matière de restriction de la liberté de la presse. Au Rwanda, le régime de Paul Kagame maintient un contrôle strict sur les médias, avec une presse privée quasi inexistante et une censure en ligne systématique. Le pays occupe la 162e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse 2025 de RSF, un score qui place Kigali parmi les pires environnements pour les journalistes en Afrique. Les rares médias indépendants, comme le magazine *Igihe*, subissent des pressions constantes, et leurs journalistes sont régulièrement harcelés ou licenciés sous pression.

Au Burundi, la situation s’est encore détériorée depuis la réélection controversée de Pierre Nkurunziza en 2020, malgré la fin officielle de son mandat. Les médias locaux sont soumis à une surveillance étroite, et plusieurs organes de presse ont été fermés ou repris par des proches du pouvoir. En Tanzanie, sous la présidence de Samia Suluhu Hassan, les journalistes critiques sont régulièrement traînés devant les tribunaux pour « diffusion de fausses informations », une infraction vague qui permet des condamnations expéditives. Le Kenya, bien que plus ouvert, n’est pas épargné : les assassinats de journalistes comme John Kituyi en 2020 restent impunis.

Les réactions internationales : entre condamnations symboliques et impuissance

Face à l’aggravation de la crise, les organisations internationales ont multiplié les déclarations sans pour autant obtenir de changements concrets. L’Union européenne a adopté en 2024 un plan d’action pour la protection des journalistes en Afrique, mais son application reste limitée. La France, ancienne puissance coloniale en RDC, a récemment conditionné une partie de son aide au respect des droits humains, une mesure saluée par les ONG mais jugée insuffisante par RSF. Aux États-Unis, le département d’État a publié en 2025 un rapport pointant la RDC comme l’un des pays où « la liberté de la presse recule le plus rapidement au monde ».

Pourtant, les condamnations restent largement verbales. Aucun pays de la région n’a été sanctionné par des mesures économiques ou diplomatiques, et les mécanismes de protection des journalistes (comme le programme des Nations unies pour la sécurité des reporters) peinent à obtenir des résultats tangibles. La Cour pénale internationale (CPI), qui a émis des mandats d’arrêt contre plusieurs responsables congolais pour crimes de guerre, n’a jamais enquêté sur les meurtres de journalistes, faute de ressources et de volonté politique.

Les défis futurs : entre résilience des médias locaux et résistance des régimes

Malgré ce tableau sombre, certains acteurs de la société civile tentent de résister. En RDC, des initiatives comme l’Observatoire des médias libres (OML), créé en 2021, documentent les exactions et forment les journalistes à la sécurité numérique. Une vingtaine de médias indépendants, dont *Actualité.cd* et *7sur7.cd*, continuent de publier des enquêtes malgré les risques. Ces rédactions misent sur le numérique pour contourner la censure, mais leur audience reste limitée par la faible pénétration d’Internet dans les zones rurales.

Côté international, RSF appelle à une mobilisation accrue des bailleurs de fonds. En 2025, seulement 5 % de l’aide au développement destinée à la RDC était conditionnée au respect des droits humains, selon un rapport de l’ONG Human Rights Watch. Les experts estiment que un financement ciblé des médias indépendants et des mécanismes de protection renforcés pourraient inverser la tendance, mais cela nécessiterait une volonté politique que peu de pays semblent prêts à afficher.

Et maintenant ?

Le prochain rendez-vous critique pour la liberté de la presse dans la région des Grands Lacs pourrait intervenir d’ici la fin de l’année 2026, avec la tenue d’élections générales en RDC. Historiquement, ces scrutins s’accompagnent d’une vague de répression contre les médias, comme ce fut le cas en 2011 et 2018. RSF craint que le nombre de violences contre les journalistes ne s’envole si les tensions électorales s’aggravent. Par ailleurs, l’Union africaine doit adopter en 2026 un nouveau mécanisme continental de protection des journalistes : son efficacité dépendra largement de la pression exercée par les États membres, dont plusieurs — comme le Rwanda ou la RDC — sont eux-mêmes responsables de violations massives. Pour l’instant, rien n’indique que ces initiatives aboutiront à un changement significatif.

En attendant, les journalistes des Grands Lacs continuent d’exercer dans un environnement toujours plus hostile, où chaque reportage peut être le dernier. Comme le résume un éditorialiste congolais sous couvert d’anonymat : « Ici, la liberté de la presse n’est pas une conquête, c’est une bataille quotidienne. Et les balles ne font pas de différence entre un militaire et un reporter. »

Selon le rapport de RSF publié en mars 2026, la RDC est de loin le pays le plus dangereux, suivie par le Rwanda et le Burundi. Ces trois pays cumulent à eux seuls plus de 80 % des cas de violences et d’arrestations arbitraires recensés dans la région.

Les journalistes congolais sont principalement victimes d’arrestations arbitraires (40 cas en 2025), d’enlèvements (une dizaine de cas non résolus depuis 2020) et de meurtres ciblés (15 journalistes tués depuis 2010). Les agressions physiques et les destructions de matériel (caméras, ordinateurs) sont également fréquentes, surtout dans les zones de conflit comme le Nord-Kivu.