Depuis le 1er mars 2026, l'instauration d'une taxe sur les petits colis importés a plongé la filière logistique française dans une crise sans précédent. Selon nos confrères de Capital, cette mesure, initialement présentée comme un outil de régulation face à la domination des géants chinois de l'e-commerce comme Shein ou Temu, a au contraire provoqué un effondrement brutal de l'activité en quelques jours seulement. Entre les entrepôts paralysés, les patrons désemparés et les déclarations douanières en chute libre, le secteur craint désormais des licenciements massifs dans les semaines à venir. Un désastre économique qui interroge autant sur la pertinence de cette taxe que sur ses conséquences pour l'emploi et la compétitivité française.
Ce qu'il faut retenir
- Une baisse de 92 % des déclarations douanières pour le commerce en ligne depuis l'entrée en vigueur de la taxe le 1er mars 2026
- L'arrêt total d'activité dans certains entrepôts, comme celui de Clevy Links à Roissy-en-France, où 200 000 colis transitaient quotidiennement avant la taxe
- Jusqu'à 1 000 emplois menacés dans le secteur, selon les estimations du vice-président de l'Union des entreprises de transport et logistique de France (TLF)
- Une nouvelle taxe européenne de 3 € prévue pour le 1er juillet 2026, susceptible d'aggraver encore la situation
- Un report massif des importateurs chinois vers d'autres pays européens, comme la Belgique, où le transit de petits colis a triplé à Liège
Une taxe aux effets contre-productifs
Lancée dans un contexte de tensions commerciales avec la Chine et de lutte contre la concurrence déloyale, cette taxe de 2 € sur les colis de moins de 150 € importés vise officiellement à protéger les entreprises françaises et européennes. Pourtant, les chiffres révélés par nos confrères de Capital montrent un effet inverse : les marques chinoises contournent désormais la France en privilégiant des hubs logistiques situés en Belgique ou aux Pays-Bas. Shein et Temu, deux géants de l'e-commerce qui représentent à eux seuls des millions de colis par an, ont massivement dévié leurs flux vers l'aéroport de Liège, dont le trafic a été multiplié par trois depuis le début de l'année. Résultat, les entrepôts français, comme celui de Clevy Links à Roissy-en-France, sont aujourd'hui à l'arrêt complet. Ce site, qui traitait jusqu'à 200 000 colis par jour et employait 150 personnes quotidiennement, n'a enregistré aucun passage depuis l'entrée en vigueur de la taxe. Pour les dirigeants de l'entreprise, l'incertitude est totale : impossible de savoir si l'activité reprendra un jour.
La situation est d'autant plus paradoxale que les contrôles douaniers sur ces petits colis restent extrêmement rares. Selon une enquête de Franceinfo citée par Capital, seulement 0,0082 % des petits colis importés font l'objet d'un contrôle, et 96 % de ceux qui sont inspectés ne sont pas conformes. Autant dire que la taxe frappe indistinctement, y compris les colis parfaitement légaux, sans résoudre le problème de fond qu'elle prétend combattre. « On a l'impression d'avoir tiré dans le pied pour atteindre une cible qui bouge », résume un responsable d'une fédération professionnelle sous couvert d'anonymat.
Roissy, épicentre d'une crise logistique
L'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, premier hub aéroportuaire français et deuxième en Europe, est particulièrement touché par ce contrecoup. Longtemps considéré comme la porte d'entrée des marchandises chinoises en Europe, l'aéroport voit désormais transiter une part croissante de ces colis par d'autres pays, faute de compétitivité. Les plateformes logistiques installées à proximité, comme celle de Clevy Links, paient le prix fort de cette désertion. « Avant la taxe, nous avions une activité constante et prévisible. Aujourd'hui, nos entrepôts sont vides, nos équipes sont en chômage partiel, et nous ne savons même pas si nous pourrons rouvrir », confie un cadre de l'entreprise, qui préfère rester anonyme par crainte de représailles.
Cette crise survient alors que le secteur de la logistique était déjà sous tension depuis plusieurs années. La pandémie de Covid-19 avait révélé les failles des chaînes d'approvisionnement mondiales, et la crise énergétique de 2022-2023 avait encore fragilisé les marges des transporteurs. Aujourd'hui, la taxe de 2 € vient s'ajouter à une liste de contraintes : coûts du carburant, pénurie de main-d'œuvre qualifiée, et concurrence accrue des pays à bas coûts. « On cumule les handicaps », explique Jean-Paul Delevoye, ancien ministre chargé des Relations avec le Parlement et aujourd'hui président d'un syndicat patronal de la logistique. « La taxe arrive au pire moment possible. Elle va accélérer les délocalisations d'emplois vers des pays où les coûts sont moins élevés. »
Un secteur en alerte rouge : jusqu'à 1 000 emplois menacés
Les chiffres avancés par les professionnels sont alarmants. Selon Franceinfo, relayé par Capital, jusqu'à 1 000 emplois pourraient être supprimés d'ici la fin de l'année si la situation ne s'améliore pas. Les entreprises concernées, souvent des PME ou des ETI spécialisées dans la logistique e-commerce, n'ont plus les moyens de supporter le coût supplémentaire imposé par la taxe. Pour elles, la seule alternative est de licencier ou de fermer purement et simplement. « Nous sommes dans une logique de survie », témoigne un patron de PME de la région parisienne, qui demande à ne pas être nommé. « Si les volumes de colis ne reprennent pas, nous n'aurons pas d'autre choix que de réduire nos effectifs de moitié. »
Les métiers les plus exposés sont ceux des préparateurs de commandes, des caristes et des gestionnaires de stocks. Ces emplois, souvent en CDD ou en intérim, sont les premiers sacrifiés dans un contexte de baisse d'activité. Pourtant, le secteur de la logistique emploie directement plus de 1,5 million de personnes en France, selon les chiffres de l'INSEE. Une crise comme celle qui se profile pourrait donc avoir des répercussions bien au-delà des seules entreprises directement touchées. « Si la taxe reste en place, on risque une hémorragie d'emplois dans une filière déjà fragilisée », alerte Christophe Castaner, député Renaissance et ancien ministre de l'Intérieur, qui suit de près les dossiers économiques.
L'Europe face à ses contradictions
La France n'est pas la seule à avoir instauré une taxe sur les petits colis. Plusieurs pays européens, dont l'Allemagne et l'Italie, ont adopté des mesures similaires pour protéger leurs marchés. Cependant, la Commission européenne elle-même semble divisée sur la question. Une nouvelle taxe de 3 € sur les colis entrants dans l'UE est prévue pour le 1er juillet 2026, dans le cadre d'une harmonisation des règles douanières. Mais cette initiative, portée par certains États membres, risque de fragiliser davantage les acteurs français déjà en difficulté.
« L'Europe doit faire preuve de cohérence », estime Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. « Taxer les petits colis sans coordination avec nos partenaires risque de créer des distorsions de concurrence encore plus fortes. » Pourtant, les négociations entre États membres patinent. La Belgique, qui profite actuellement du report des flux chinois, refuse pour l'instant de soutenir une hausse des taxes, tandis que la France et l'Allemagne poussent pour une régulation plus stricte. « On marche sur une corde raide », résume un diplomate européen sous couvert d'anonymat. « Si on ne trouve pas un accord rapidement, le marché unique risque de se fragmenter davantage. »
Les consommateurs paieront-ils le prix fort ?
Au-delà des emplois, c'est aussi le pouvoir d'achat des Français qui pourrait être affecté. Les plateformes comme Shein ou Temu, qui ont massivement dévié leurs flux vers d'autres pays européens, pourraient répercuter le coût de la taxe sur leurs prix. Selon une étude commandée par l'Union des entreprises de transport et logistique de France (TLF), les consommateurs pourraient voir leurs commandes en ligne augmenter de 5 à 10 % d'ici la fin de l'année. Une hausse qui intervient alors que l'inflation reste élevée, avec un taux annuel proche de 4 % en France début 2026.
Certains économistes estiment que cette taxe, loin de protéger l'économie française, risque au contraire de pénaliser les ménages. « Les consommateurs sont déjà sous pression budgétaire. Une hausse des prix sur les produits importés pourrait les inciter à se tourner vers des alternatives moins chères, mais aussi moins sûres », explique Mathieu Plane, économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). « On risque de créer un cercle vicieux : moins de colis entrants, moins de recettes douanières, et in fine, une taxe encore plus élevée pour compenser le manque à gagner. »
« La taxe sur les petits colis est un exemple typique de mesure mal calibrée. Elle frappe sans distinction, sans résoudre le problème de fond, et elle fragilise une filière déjà en difficulté. »
— Jean-Paul Delevoye, ancien ministre et président d'un syndicat patronal de la logistique
Dans l'immédiat, la priorité pour les acteurs du secteur est de survivre. Les syndicats appellent à un moratoire sur les licenciements, tandis que les fédérations professionnelles multiplient les rendez-vous avec Bercy pour trouver des solutions. Mais le temps presse : à Roissy, comme dans d'autres plateformes logistiques françaises, les entrepôts restent désespérément vides. Et les emplois, eux, sont bel et bien en sursis.
La taxe sur les petits colis de moins de 150 € a été introduite dans le cadre du budget 2026, avec pour objectif officiel de lutter contre la concurrence déloyale des géants chinois de l'e-commerce comme Shein ou Temu. Le gouvernement français a justifié cette mesure par la nécessité de protéger les entreprises locales et de renforcer les recettes douanières. Cependant, les effets pervers de cette taxe, comme la fuite des flux vers d'autres pays européens, n'avaient pas été anticipés.
Les fédérations professionnelles, comme l'Union des entreprises de transport et logistique de France (TLF), plaident pour une meilleure coordination européenne afin d'éviter les distorsions de concurrence. Elles demandent également des assouplissements pour les petits colis légaux et une aide temporaire pour les entreprises en difficulté. Certaines proposent aussi de réorienter les flux vers des hubs logistiques français en modernisant les infrastructures.
