L’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité, jeudi 28 mai 2026, une loi visant à abroger officiellement le Code noir — ce recueil de textes législatifs datant de 1685 qui encadrait l’esclavage dans les colonies françaises. Pourtant, malgré ce vote historique, des députés et historiens réunionnais dénoncent le fait que la version finale de la loi ne mentionne pas explicitement les territoires des Mascareignes, à savoir La Réunion et l’île Maurice, où la traite des esclaves fut particulièrement active. Selon Le Monde – Politique, cette omission est perçue comme une forme d’invisibilisation des victimes de l’esclavage dans cette région de l’océan Indien.

Ce qu'il faut retenir

  • Le 28 mai 2026, l’Assemblée nationale vote à l’unanimité l’abrogation du Code noir, texte de 1685 régissant l’esclavage dans les colonies françaises.
  • Un amendement proposant de mentionner explicitement La Réunion et Maurice dans la loi a été rejeté.
  • Des députés de gauche réunionnais et des historiens critiquent cette exclusion, estimant qu’elle occulte la mémoire de la traite dans l’océan Indien.

Un vote historique, mais des critiques sur le contenu du texte

Le texte voté jeudi dernier marque un tournant symbolique : pour la première fois, la France acte officiellement l’abrogation du Code noir, un ensemble de 60 articles qui légalisaient la déportation, la vente et l’exploitation des esclaves africains et créoles dans les colonies. Le vote à l’unanimité reflète une reconnaissance politique de ce passé douloureux, partagée par l’ensemble des groupes parlementaires. Pourtant, selon Le Monde – Politique, des élus de La Réunion et des chercheurs en histoire coloniale regrettent que le texte final ne cite pas explicitement les territoires des Mascareignes, où l’esclavage a marqué durablement les sociétés locales.

Parmi les signataires de l’amendement rejeté figuraient des députés de La Réunion, comme Huguette Bello, figure historique de la gauche réunionnaise. Elle a indiqué que cette omission revenait à « effacer La Réunion et Maurice des pages de l’histoire de l’esclavage, alors que ces îles furent des lieux majeurs de la déportation ». Des historiens, comme Prosper Eve, spécialiste de la traite à La Réunion, ont souligné que la loi risquait de « minimiser la mémoire des 60 000 à 100 000 esclaves » qui y furent déportés avant l’abolition définitive de 1848.

Une invisibilisation dénoncée par les acteurs locaux

Les critiques portent moins sur le principe même de l’abrogation du Code noir que sur son champ d’application géographique. Pour les élus réunionnais, la loi ne reflète pas la réalité historique des colonies françaises dans l’océan Indien. « On ne peut pas parler de l’abolition sans parler des territoires où l’esclavage a été pratiqué massivement », a déclaré un député de La Réunion sous couvert d’anonymat. Des associations locales, comme le Cercle d’études historiques et ethnographiques de La Réunion, ont également réagi, dénonçant une « négation partielle » de leur histoire.

La question de la traite dans les Mascareignes est d’autant plus sensible qu’elle touche à des réalités démographiques et culturelles encore visibles aujourd’hui. À La Réunion, par exemple, plus de 80 % de la population est issue de l’esclavage et de l’engagisme. Les historiens rappellent que l’île fut, après l’abolition de 1848, le théâtre d’un système de travail forcé persistant, celui de l’engagisme, où des travailleurs indiens et malgaches furent recrutés sous contrat pour remplacer la main-d’œuvre servile. « La loi aurait dû être l’occasion de reconnaître ces spécificités », a souligné un chercheur de l’université de La Réunion.

Un débat qui dépasse les frontières de l’Hexagone

Ce désaccord sur la portée géographique de la loi illustre les tensions mémorielles autour de l’esclavage, un sujet qui dépasse largement les frontières métropolitaines. À Maurice, où la mémoire de l’esclavage est également vive, des associations culturelles ont réagi à l’annonce du vote. « Nous partageons les mêmes préoccupations que nos voisins réunionnais », a expliqué un représentant de l’association SOS Esclaves Maurice. « L’esclavage n’a pas eu lieu qu’aux Antilles, et il est important que la loi le reconnaisse. »

Pourtant, le gouvernement français, par la voix du ministre de l’Outre-mer, a défendu le texte tel qu’adopté. « La loi a pour but d’abroger le Code noir dans son ensemble, et non de dresser une liste exhaustive des territoires concernés », a-t-il indiqué. Il a rappelé que d’autres dispositifs législatifs, comme la loi de 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité, couvraient déjà l’ensemble des anciennes colonies.

Et maintenant ?

La loi sur l’abrogation du Code noir doit encore être promulguée dans les prochaines semaines, après un passage éventuel devant le Sénat. Dans l’intervalle, les associations réunionnaises et mauriciennes pourraient saisir le Conseil constitutionnel pour contester l’absence de mention explicite des Mascareignes. Une pétition nationale, lancée dès le 29 mai, a déjà recueilli plus de 15 000 signatures. Les prochaines semaines seront donc déterminantes pour savoir si ce texte, malgré son caractère historique, parviendra à apaiser les tensions mémorielles ou, au contraire, les attisera.

Dans un contexte où la question des réparations et de la mémoire coloniale reste sensible, cette loi, bien que symboliquement forte, pourrait ne pas suffire à répondre aux attentes des populations directement concernées.