La deuxième édition de la foire d’art contemporain Art Kyiv, organisée début mai dans la capitale ukrainienne, a mis en lumière une génération d’artistes émergents dont l’œuvre s’est transformée sous l’effet de l’invasion russe. Selon Le Figaro, cette guerre, entrée dans sa cinquième année, a non seulement bouleversé leur vie quotidienne, mais aussi leur approche de la création, faisant de la scène artistique ukrainienne un témoin et un acteur de cette période historique.

Ce qu'il faut retenir

  • 45 morts et 79 blessés lors d’une frappe russe sur un immeuble de Dnipro en janvier 2023, à 300 mètres du domicile de l’artiste Olena Kharakhoulakh.
  • Au moins 346 artistes ukrainiens ont été tués dans le conflit, d’après les autorités.
  • La foire Art Kyiv, en mai 2026, expose des œuvres d’artistes dont la pratique artistique a été profondément marquée par la guerre.
  • Plusieurs artistes, comme Vlada Lobus ou Irina Tchérémissina, ont abandonné des carrières dans d’autres domaines pour se consacrer à l’art.
  • L’invasion russe reste un « fil rouge » dans la création actuelle, bien que moins visible qu’au début du conflit.

Des trajectoires bouleversées par la guerre

Olena Kharakhoulakh, 36 ans, illustre cette mutation. En janvier 2023, un missile s’abat sur un immeuble de Dnipro, à 300 mètres de son domicile. L’attaque fait 45 morts et 79 blessés. « J’ai réalisé qu’il n’y aurait jamais un moment approprié et qu’il faut faire ce que l’on veut tout de suite », explique-t-elle à l’AFP, la voix tremblante d’émotion. Ce drame a été le déclic : elle abandonne alors son travail commercial en tant que conceptrice d’objets en verre pour se consacrer à l’art conceptuel, une voie qu’elle repoussait depuis longtemps.

Son évolution n’est pas isolée. Vlada Lobus, diplômée en économie politique, a fui Dnipro pour la Pologne après le début de l’invasion. C’est à travers la peinture puis la photographie qu’elle a reconstruit son rapport à elle-même. « Après un événement traumatique, il y a un changement de perception de soi, une déconstruction et une reconstruction de soi-même », souligne-t-elle. Ses œuvres, exposées lors d’Art Kyiv, mêlent cyanotypes et autoportraits pour exprimer cette transformation.

L’art comme thérapie et comme mémoire

Pour Irina Tchérémissina, 45 ans, la guerre a aussi été un tournant. En 2014, elle quitte Donetsk pour Kiev, puis l’Ukraine en 2022 pour l’Espagne, où elle met ses enfants en sécurité. La perte de son père, de son travail et de sa maison détruite en 2022 l’a poussée à se consacrer pleinement à l’art. « Seule la photographie m’a aidée à survivre à ce deuil », confie-t-elle. Ses autoportraits, enrichis de collages et de broderies, intègrent des textures et des couches symboliques, « pour laisser une partie de moi-même en Ukraine », précise-t-elle.

Ioulia Choulga, dont les œuvres mêlent collages et architecture, aborde quant à elle la « fragmentation de nos vies » chamboulées par le conflit. Son travail, exposé jusqu’au Japon, reflète les promenades de son enfance dans le parc voisin de l’hôtel Salute, un bâtiment soviétique iconique qu’elle réinterprète comme un vaisseau spatial. « Nous essayons de nous reconstruire depuis nos morceaux brisés, nous les recollons ensemble », explique-t-elle. Sans formation artistique préalable, elle a trouvé dans l’art un moyen de « communiquer avec le monde ».

Une scène artistique en mutation

Anna Avetova, directrice d’Art Kyiv, estime que l’invasion russe n’a pas stoppé la création artistique ukrainienne. Bien au contraire, elle a placé le pays sous les projecteurs internationaux. « La guerre est entrée dans sa cinquième année et a fait des centaines de milliers de morts et des millions de réfugiés », rappelle-t-elle. Pourtant, la scène artistique s’est adaptée : des galeries et artistes se sont fait connaître à l’étranger, et l’invasion, bien que moins omniprésente dans les œuvres, reste un « fil rouge » qui traverse toutes les nouvelles créations.

Parmi les figures établies exposées à Art Kyiv figurent WaONE et Nina Mourachkina. Mais c’est surtout la nouvelle génération qui retient l’attention. Leurs œuvres, souvent abstraites ou symboliques, traduisent une quête de sens et de résilience. Certaines, comme celles de Kharakhoulakh, utilisent des images violentes — visages de statues tranchés, lames acérées — pour traduire l’angoisse et la colère. D’autres, à l’instar de Lobus ou Tchérémissina, privilégient des formes plus intimes, centrées sur la reconstruction de soi.

Et maintenant ?

La prochaine édition d’Art Kyiv, prévue pour mai 2027, pourrait offrir un nouveau panorama de la création ukrainienne, alors que le conflit se poursuit. Les artistes interrogés soulignent que leur engagement artistique reste indissociable de leur réalité quotidienne. Pour certains, comme Tchérémissina, exposer en Ukraine reste une priorité, un acte de résistance et de mémoire. D’autres, comme Choulga, continuent d’exporter leur travail à l’international pour sensibiliser le public. La guerre a redéfini leurs priorités : l’art n’est plus un simple loisir, mais un moyen de survie et de témoignage.

L’art ukrainien, un miroir de la société

La diversité des parcours artistiques reflète celle de la société ukrainienne. Certains, comme Kharakhoulakh, transforment leur douleur en œuvres engagées, tandis que d’autres, comme Lobus, explorent des formes plus apaisantes pour reconstruire leur identité. Leurs créations, souvent exposées à l’étranger, deviennent aussi un outil de communication et de diplomatie culturelle. « C’est important pour moi de laisser une partie de moi-même en Ukraine », confie Tchérémissina. « C’est ma façon de dire aux gens de survivre. »

Selon Le Figaro, la guerre a ainsi fait émerger une nouvelle génération d’artistes dont l’œuvre est à la fois un cri et une cicatrice. Leurs expositions, comme celle d’Art Kyiv, offrent un aperçu de cette résilience. Pour Anna Avetova, cette scène artistique « montre que la culture ukrainienne, loin d’être étouffée, se réinvente sans cesse ». Un constat qui dépasse le cadre artistique pour toucher à la question plus large de la survie culturelle d’un pays en guerre.

La guerre, entrée dans sa cinquième année, a bouleversé des vies et redéfini des vocations. Pour ces artistes, l’art n’est plus un choix, mais une nécessité. Leurs œuvres, exposées à Kiev ou à l’étranger, portent les stigmates du conflit tout en témoignant d’une volonté farouche de reconstruire. Comme le souligne Tchérémissina : « Nous recollons les morceaux. »

Pour beaucoup, la guerre a transformé leur rapport à l’art en les incitant à abandonner des carrières commerciales ou des pratiques artistiques conventionnelles. Olena Kharakhoulakh, par exemple, est passée de la conception d’objets en verre à l’art conceptuel après une frappe à Dnipro. Leurs œuvres reflètent désormais des thèmes comme la fragmentation, la reconstruction de soi ou la violence, souvent à travers des collages, des photographies ou des installations symboliques.

La guerre a paradoxalement placé l’Ukraine au centre de l’attention artistique mondiale. Des galeries et artistes ukrainiens se sont fait connaître à l’étranger, et des événements comme Art Kyiv attirent désormais un public international. Cependant, selon Anna Avetova, directrice de la foire, l’invasion reste un « fil rouge » dans les créations, même si elle est moins omniprésente qu’au début du conflit.