C’est un récit à hauteur d’enfants, tourné dans une langue rarement entendue au cinéma. « Les Fleurs du manguier », premier long-métrage de fiction jamais réalisé en rohyinga, sort en France ce mercredi 22 avril 2026. Le réalisateur japonais Akio Fujimoto y raconte l’exil forcé de Shafi, 4 ans, et de sa sœur Somira, 9 ans, deux jeunes Rohingyas ayant fui les persécutions en Birmanie pour se retrouver dans un camp de réfugiés au Bangladesh. Selon Courrier International, ce film primé lors de la Mostra de Venise en septembre 2025 s’inscrit dans une filmographie dédiée aux destins de migrants, tout en brisant un tabou culturel et politique.
L’œuvre s’inspire directement du parcours du cinéaste, qui a vécu plusieurs années en Birmanie avant de prendre publiquement position contre le coup d’État militaire de 2021. Akio Fujimoto explique avoir ressenti un « deux poids deux mesures » après des années de silence sur le sort réservé à la minorité musulmane rohingya, persécutée depuis des décennies dans l’État d’Arakan. Les violences de 2016-2017, qualifiées de « génocide » par la Cour internationale de justice de La Haye, ont poussé plus de 700 000 Rohingyas à fuir vers le Bangladesh voisin. La junte birmane est désormais poursuivie pour ces crimes devant la juridiction internationale depuis janvier 2026.
Ce qu'il faut retenir
- Premier long-métrage de fiction en rohyinga : « Les Fleurs du manguier » est une première mondiale, après des décennies de documentaires et de courts-métrages dans cette langue.
- Un récit d’exil porté par des enfants : Shafi et Somira, interprétés par Shofik et Shomira Rias Uddin, incarnent le quotidien des réfugiés rohingyas.
- Un film primé à Venise : Le long-métrage a reçu un prix lors de la Mostra de Venise en septembre 2025, avant sa sortie en salles en France.
- L’engagement d’un réalisateur : Akio Fujimoto, qui a vécu en Birmanie, dénonce depuis 2021 les persécutions contre les Rohingyas, aboutissant à une œuvre de fiction humaniste.
- Un contexte géopolitique lourd : La junte birmane est accusée de génocide devant la CIJ, tandis que plus de 700 000 Rohingyas vivent dans des camps au Bangladesh.
Une fiction née d’un silence brisé
Akio Fujimoto a découvert la réalité des Rohingyas en Birmanie, où il a travaillé pendant plusieurs années. Pourtant, il n’avait jamais osé s’exprimer publiquement sur leur sort, tant ce sujet était tabou dans un pays sous emprise militaire. « Le coup d’État de 2021 a été un électrochoc », confie-t-il à Courrier International. En dénonçant les abus du régime, le cinéaste a réalisé l’ampleur de son propre silence face aux violences subies par cette minorité. Ces réflexions ont donné naissance à un projet artistique : raconter, par la fiction, l’histoire de ceux que l’Histoire a trop souvent ignorés.
Le film suit Shafi et Somira, deux enfants contraints de quitter leur camp insalubre du Bangladesh pour tenter de rejoindre la Malaisie. Leur périple, à la fois poétique et déchirant, illustre les espoirs et les désillusions de milliers de réfugiés. « J’ai voulu leur donner une voix, surtout aux enfants », explique Akio Fujimoto. « Ils représentent l’avenir d’une communauté brisée, mais aussi la résilience face à l’adversité. »
Une langue, un symbole de résistance
Tourner en rohyinga relève d’un acte militant. Longtemps marginalisée, cette langue, parlée par environ 1,1 million de personnes avant les exactions de 2016-2017, est aujourd’hui menacée d’extinction. Les autorités birmanes l’ont interdite dans les écoles et les administrations, la reléguant à un usage domestique. En choisissant de réaliser « Les Fleurs du manguier » en rohyinga, Akio Fujimoto rend hommage à une culture en danger tout en offrant une visibilité inédite à ses locuteurs.
Les acteurs principaux, Shofik et Shomira Rias Uddin, sont eux-mêmes des réfugiés rohingyas vivant au Bangladesh. Leur participation au film s’inscrit dans une démarche de transmission : « C’est important que nos enfants voient que notre histoire peut être racontée, même loin de chez nous », souligne Shomira Rias Uddin. Le tournage, réalisé dans des conditions précaires, a nécessité un travail de traduction et d’adaptation rigoureux pour préserver l’authenticité du récit.
Un film primé dans un contexte international tendu
« Les Fleurs du manguier » a été salué par la critique lors de sa présentation à la Mostra de Venise en septembre 2025, où il a remporté un prix dans la catégorie « Cinéma du monde ». Cette reconnaissance internationale intervient alors que la situation des Rohingyas reste critique. Malgré les condamnations de la communauté internationale, la junte birmane maintient son contrôle sur le pays, et les conditions de vie dans les camps de Cox’s Bazar, au Bangladesh, se dégradent. « Ce prix est une lueur d’espoir, mais la réalité est toujours aussi sombre », tempère Akio Fujimoto.
Le film sort en France alors que la Cour internationale de justice examine le dossier du génocide présumé contre les Rohingyas, une procédure lancée en 2019. Les audiences se poursuivent en 2026, avec une décision attendue d’ici fin d’année. « Ce procès est historique, mais il ne suffira pas à réparer les vies brisées », rappelle le réalisateur. Pour lui, le cinéma peut jouer un rôle complémentaire en humanisant un conflit souvent réduit à des chiffres.
Avec « Les Fleurs du manguier », Akio Fujimoto signe une œuvre à la fois intime et politique, où la poésie des images se heurte à la brutalité des faits. Le film rappelle que derrière les statistiques des Nations unies se cachent des destins d’enfants, comme Shafi et Somira, dont l’histoire mérite d’être entendue. Alors que la Birmanie reste sous le joug d’une junte impunie et que les camps de réfugiés s’étendent, cette fiction en rohyinga offre une rare lueur de lumière : celle d’une culture qui refuse de disparaître.
Le rohyinga est une langue principalement orale, longtemps réprimée par les autorités birmanes, qui en ont interdit l’usage officiel. De plus, les Rohingyas, privés de nationalité depuis 1982, n’ont pas eu accès à l’éducation formelle dans leur langue maternelle, ce qui limite sa transmission intergénérationnelle. Tourné entièrement en rohyinga, « Les Fleurs du manguier » marque ainsi une étape symbolique dans la préservation de cette identité culturelle.