Alors que l’intelligence artificielle générative s’impose toujours plus dans le quotidien, son utilisation devient un marqueur de jugement social. Selon Courrier International, qui s’appuie sur une enquête du magazine britannique Dazed, deux camps s’affrontent désormais : d’un côté, ceux qui rejettent catégoriquement ces outils par conscience des enjeux politiques, environnementaux et économiques qu’ils soulèvent ; de l’autre, ceux qui y voient une révolution incontournable, quitte à heurter leurs proches.

Ce qu'il faut retenir

  • 700 millions d’utilisateurs hebdomadaires pour ChatGPT en septembre 2025, selon OpenAI, cité par Dazed.
  • Les détracteurs de l’IA générative, souvent issus de milieux progressistes ou créatifs, jugent son usage comme une forme de complicité avec des systèmes qu’ils estiment prédateurs.
  • Les investissements dans les centres de données dédiés à l’IA pourraient atteindre 2 900 milliards de dollars d’ici 2028, selon les estimations rapportées par Dazed.
  • L’IA générative est aussi accusée de servir d’outil de violence numérique, comme le déshabillage automatisé d’images à caractère sexuel.
  • Certains managers en font l’éloge, la présentant comme un levier d’efficacité professionnelle, malgré les suppressions d’emplois qu’elle engendre.

Un fossé idéologique qui se creuse

Pour Theo, un trentenaire parisien interrogé par Dazed, l’adhésion massive à ChatGPT au sein de son cercle social a été un choc. « Je m’attendais à ce que mes amis, majoritairement des artistes et des militants de gauche, partagent mes craintes face à l’IA générative, qui selon moi vole le travail des créateurs et précarise les emplois », explique-t-il. Pourtant, ces derniers ont intégré les chatbots à leur routine, au point de les considérer comme indispensables. « Ce n’est pas une simple technologie innovante, c’est un outil extrêmement clivant », constate-t-il, amer.

Ce clivage dépasse le cadre professionnel. Kya, une autre personne interviewée par le magazine, résume ainsi le débat : « Pour mon entourage, mon refus d’utiliser l’IA revient à rater le coche d’une révolution comparable à la ruée vers l’or. » Un argument qui illustre la polarisation croissante autour de ces outils, entre ceux qui y voient une opportunité et ceux qui les associent à une menace systémique.

Des usages qui alimentent les tensions

Les critiques ne se limitent pas à l’aspect économique. L’IA générative est aussi pointée du doigt pour ses dérives éthiques. « Vendre ces outils comme des compagnons bienveillants, c’est occulter leur rôle d’arme de violence sexuelle », dénonce Kya, citant les cas de déshabillage d’images de femmes et d’enfants via des algorithmes. Un phénomène qui a poussé certains pays, comme l’Italie, à interdire temporairement ChatGPT en 2023 avant de le réautoriser sous conditions.

Pourtant, les défenseurs de l’IA soulignent ses apports concrets : organisation de tâches quotidiennes, optimisation de l’entraînement sportif, ou même lutte contre la solitude. « On découvre parfois que son cousin utilise ChatGPT parce qu’il se sent isolé », illustre Alix Dunn, fondatrice d’une entreprise spécialisée dans les technologies à impact social. Une nuance qui complique encore le débat, où la morale se mêle à l’efficacité.

La colère, une émotion mal orientée

Ross, un éditeur trentenaire, avoue sans détour : « Quand je vois quelqu’un utiliser ChatGPT, je le méprise. » Une réaction extrême qui reflète l’exaspération d’une partie de la population face à l’adoption massive de ces outils. Pourtant, pour Alix Dunn, cette colère est « mal dirigée ». « Les vrais responsables ne sont pas ceux qui utilisent l’IA, mais les entreprises qui la conçoivent et la diffusent sans garde-fous », analyse-t-elle. Selon elle, focaliser sa rage sur les utilisateurs individuels revient à « gaspiller une énergie qui pourrait servir à construire une mobilisation collective ».

Son argumentaire repose sur un constat simple : l’IA générative est devenue un critère de jugement social, au même titre que les opinions politiques ou les loisirs. « Utiliser ou refuser ChatGPT, c’est désormais une manière d’afficher sa vision du monde et sa responsabilité face aux enjeux globaux », résume Dazed. Une dynamique qui, selon la fondatrice, contribue à diviser plutôt qu’à éclairer.

Des enjeux économiques et environnementaux colossaux

Derrière le débat sociétal se cachent des réalités économiques et écologiques difficilement contournables. D’ici 2028, pas moins de 2 900 milliards de dollars devraient être injectés dans la construction de centres de données dédiés à l’IA, selon les projections rapportées par Dazed. Un investissement massif qui pose la question de la soutenabilité environnementale d’une technologie déjà énergivore : un data center consomme autant d’électricité qu’une ville de 100 000 habitants.

Par ailleurs, certains managers voient dans l’IA un moyen d’auto-optimisation, quitte à sacrifier des emplois ou à « ramollir nos cerveaux », pour reprendre l’expression d’un cadre interrogé par le magazine. Une vision technophile qui contraste avec les alertes lancées par des experts en santé mentale, pour qui une dépendance accrue à ces outils pourrait altérer la capacité de réflexion critique.

Et maintenant ?

Si le débat autour de l’IA générative s’intensifie, les prochaines échéances réglementaires pourraient jouer un rôle clé dans son avenir. L’Union européenne, qui a adopté l’AI Act en décembre 2024, doit finaliser ses directives d’application d’ici fin 2026. Ce cadre légal, le premier au monde à réguler spécifiquement l’IA, pourrait imposer des restrictions sur les usages les plus controversés, comme la génération d’images à caractère sexuel.

Dans l’intervalle, les tensions entre réfractaires et partisans de l’IA devraient continuer de s’exacerber, notamment dans les milieux créatifs et intellectuels. Reste à savoir si une forme de compromis émergera, ou si le clivage actuel deviendra la norme d’un nouveau paysage sociétal.

Pour Alix Dunn, la solution passe par une remise en question des discours dominants : « Tant que l’on pointera du doigt les utilisateurs plutôt que les géants de la tech, rien ne changera. » Un appel à la responsabilité collective qui, pour l’instant, peine à trouver un écho suffisamment large.

En définitive, l’adoption de ChatGPT et des outils similaires s’est transformée en un marqueur générationnel et idéologique, au même titre que l’usage des réseaux sociaux ou des cryptomonnaies. Une évolution qui interroge : et si, derrière les promesses d’efficacité, se cachait une nouvelle forme d’exclusion sociale ?

Selon une étude de l’OCDE publiée en mars 2026, 12 % des métiers créatifs** pourraient être partiellement automatisés d’ici 2030, notamment dans les secteurs de la rédaction, du design et de la composition musicale. Cependant, l’IA est davantage perçue comme un outil d’assistance que de remplacement total, du moins à court terme.

En plus de l’AI Act européen, plusieurs pays ont adopté des mesures ciblées : l’Italie a interdit temporairement ChatGPT en 2023 avant de le réautoriser sous conditions, tandis que le Canada et le Japon ont publié des lignes directrices éthiques pour encadrer les usages de l’IA. Aux États-Unis, aucun cadre fédéral n’existe encore, mais plusieurs États comme la Californie travaillent sur des projets de loi.