Alors que la Coupe du monde 2026 bat son plein en Amérique du Nord, Albrecht Sonntag, sociologue spécialiste du football, explore dans une série de chroniques pour Ouest France les raisons profondes de l’émergence tardive et limitée du ballon rond aux États-Unis. Dans ce deuxième volet, il révèle comment le choix d’une université emblématique, Harvard, a orienté l’histoire du football vers une voie radicalement différente de celle d’autres sports, comme le football américain.

Ce qu’il faut retenir

  • En 1874, Harvard adopte les règles du football « à l’anglaise », alors que le pays commence à s’intéresser au ballon rond.
  • Les étudiants de Harvard adaptent ces règles pour créer une version locale, plus brutale, qui deviendra le football américain.
  • Cette scission a empêché le football (soccer) de s’imposer comme un sport universitaire majeur aux États-Unis.
  • Le football américain, structuré par des ligues professionnelles dès les années 1920, a capté l’essentiel des ressources et de l’attention médiatique.
  • En 2026, les États-Unis accueillent pour la première fois la Coupe du monde, mais leur équipe nationale reste loin des standards européens ou sud-américains.

Un tournant historique méconnu

L’histoire du football aux États-Unis est souvent présentée comme une suite de tentatives avortées, de la North American Soccer League dans les années 1970 aux défis actuels de la MLS. Pourtant, selon Albrecht Sonntag, la véritable bifurcation remonte à la fin du XIXe siècle. En 1874, Harvard, alors université la plus prestigieuse du pays, organise une série de matchs de football « à l’anglaise » contre l’université McGill de Montréal. À l’époque, le football britannique ressemble davantage au rugby qu’au jeu moderne, avec des passes en arrière et un jeu plus physique.

Mais ce qui devait n’être qu’une curiosité locale va devenir une révolution. Les étudiants de Harvard, plutôt que de s’en tenir aux règles originales, les modifient profondément. Ils introduisent des éléments comme la ligne de mêlée, la possibilité de plaquer l’adversaire et un système de downs, des innovations qui donneront naissance au football américain. Autant dire que, sans cette adaptation, l’histoire du sport aux États-Unis aurait pu être radicalement différente.

Le football relégué au rang de sport marginal

Une fois Harvard engagée sur cette voie, les autres universités américaines suivent. Le football « à l’européenne », plus technique et moins brutal, est progressivement écarté des campus. Les règles sont réécrites pour privilégier l’affrontement physique, les arrêts de jeu fréquents et un spectacle plus spectaculaire. Le football américain, avec ses stades bondés et ses contrats télévisés mirobolants, devient un pilier culturel et économique.

Pendant ce temps, le football européen reste confiné à un rôle secondaire. Il n’est ni enseigné dans les universités ni médiatisé à grande échelle. Les rares clubs amateurs peinent à exister face à la domination écrasante du football américain. « Harvard a joué un rôle central dans cette bifurcation », explique Albrecht Sonntag. « En choisissant de s’inspirer du rugby plutôt que du football, l’université a verrouillé le développement du sport pour des décennies. »

Un héritage difficile à effacer

En 2026, alors que les États-Unis accueillent pour la première fois une Coupe du monde, l’héritage de Harvard pèse encore lourd. Malgré l’engouement croissant pour la MLS et la popularité de stars comme Messi ou Mbappé, le football reste un sport mineur dans le paysage sportif américain. Les infrastructures, les investissements et l’intérêt du public sont bien moindres que ceux consacrés au football américain, au basketball ou au baseball.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, seulement 2,8 millions de licenciés étaient enregistrés à la US Soccer Federation, contre plus de 15 millions pour la NFL. Les stades de football (soccer) peinent à remplir leurs tribunes, tandis que les matchs de la NFL affichent complets des mois à l’avance. « Le football américain est devenu une institution nationale », souligne Albrecht Sonntag. « Le football, lui, doit se contenter d’une niche. »

Et maintenant ?

Avec la Coupe du monde 2026, les États-Unis ont une occasion unique de redorer le blason du football. Mais les défis restent immenses : il faudra convaincre une population déjà acquise aux sports traditionnels, investir massivement dans les infrastructures et former une génération de jeunes talents capables de rivaliser avec les meilleures nations. La MLS, qui a connu un essor notable ces dernières années, pourrait jouer un rôle clé dans cette transition. Reste à voir si l’engouement médiatique et populaire sera suffisant pour inverser la tendance.

Cette Coupe du monde pourrait-elle marquer un tournant ? L’histoire de Harvard rappelle que le destin des sports n’est jamais gravé dans le marbre. Mais le chemin sera long et semé d’embûches.

La transformation est liée à l’adaptation des règles du football britannique par Harvard en 1874. Les étudiants ont intégré des éléments du rugby, créant une version locale plus brutale et spectaculaire. Cette innovation a séduit les universités américaines, reléguant le football « à l’européenne » à un rôle marginal. Le football américain a ensuite bénéficié d’un écosystème sportif universitaire et professionnel unique, qui a consolidé sa domination.