La première ministre italienne Giorgia Meloni a présenté la réforme judiciaire en discussion comme une « occasion historique » de rendre le système plus « méritocratique, responsable et efficace ». Ce dimanche 22 mars et lundi 23 mars 2026, les Italiens sont appelés aux urnes pour un référendum constitutionnel qui s’annonce comme un test décisif pour son gouvernement, d’après nos confères de Le Figaro.

La réforme propose notamment de séparer les carrières des juges et des procureurs et de modifier le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), l’organe chargé de superviser l’ensemble des magistrats. Sans quorum exigé, ce scrutin risque de se transformer en un plébiscite informel sur la dirigeante, alors que les élections législatives de 2027 se profilent. L’opposition, menée par Elly Schlein, présidente du Parti démocrate (centre-gauche), dénonce une atteinte à l’indépendance de la justice, tandis que le gouvernement défend une refonte nécessaire pour garantir l’impartialité du système judiciaire.

Ce qu'il faut retenir

  • Une réforme controversée : séparation des carrières des juges et procureurs, modification du CSM et création d’une nouvelle cour disciplinaire.
  • Un scrutin sans quorum qui pourrait devenir un référendum sur Giorgia Meloni, dont la coalition gouverne depuis octobre 2022 avec une stabilité rare.
  • Une opposition massive : plus de 80 % des magistrats italiens ont participé à une grève en février 2025 contre le projet, et l’Association nationale des magistrats (ANM) le rejette.
  • Des divisions politiques : l’ex-Premier ministre Silvio Berlusconi critiquait déjà la justice dans les années 1990, tandis que Meloni et ses ministres dénoncent des décisions « trop clémentes », notamment en matière d’immigration.
  • Un résultat incertain : les derniers sondages placent les deux camps au coude-à-coude, et un échec fragiliserait significativement la position de Meloni.

Une réforme qui cristallise les tensions sur l’indépendance de la justice

Portée par Giorgia Meloni depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2022, cette réforme judiciaire s’inscrit dans une logique de « moralisation » du système, selon les termes utilisés par la cheffe du gouvernement. « Nous avons besoin d’un système judiciaire plus transparent et plus efficace », a-t-elle déclaré dans un message vidéo diffusé cette semaine, où elle présente le texte comme une « occasion historique » de rendre la justice plus « responsable » et moins « corporatiste ».

Le cœur du projet réside dans la séparation des carrières des 2 500 juges et 1 200 procureurs en Italie, ainsi que dans une refonte du CSM, traditionnellement élu par leurs pairs et par le Parlement. Jusqu’ici, le CSM supervisait les affectations, mutations et promotions des magistrats. La réforme prévoit de le diviser en deux conseils distincts : l’un pour les juges, l’autre pour les procureurs. Une nouvelle cour disciplinaire, composée de 15 membres, serait également créée pour remplacer l’actuel système de sanctions. Trois de ses membres seraient nommés par le président de la République, trois autres tirés au sort parmi une liste établie par le Parlement, et les neuf restants parmi les magistrats. Pour les opposants, cette composition menace l’autonomie du pouvoir judiciaire, comme l’explique Franco Moretti, avocat pénaliste et figure de la campagne du « non » : « Cette cour disciplinaire pourrait devenir le bras armé de la politique. En cas de besoin, elle pourrait être utilisée pour régler des comptes avec les magistrats qui osent s’opposer au pouvoir. »

Le CSM, un symbole des luttes politiques autour de la justice

Le CSM italien, créé en 1946, incarne les tensions entre pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire. Historiquement, il a souvent été un terrain de lutte entre les gouvernements et les magistrats, notamment sur des affaires impliquant des personnalités politiques. Silvio Berlusconi, qui a dirigé l’Italie à plusieurs reprises entre 1994 et 2011, entretenait des relations conflictuelles avec la justice, qu’il accusait d’être « de gauche ». Ses démêlés judiciaires, dont une condamnation pour fraude fiscale en 2013, ont alimenté un discours récurrent sur la partialité des juges.

La réforme proposée par Meloni s’inscrit dans la continuité de ces critiques. Carlo Nordio, ministre de la Justice depuis 2022, a multiplié les attaques contre ce qu’il qualifie de « litanies capricieuses » des magistrats. En février 2025, lors d’un débat public, il a évoqué la nécessité de mettre fin à un « mécanisme para-mafieux » au sein du système judiciaire, une déclaration qui a choqué l’opposition. Sa cheffe de cabinet, Giusi Bartolozzi, a elle-même suscité la polémique en affirmant que la réforme permettrait de « se débarrasser » des magistrats agissant comme des « pelotons d’exécution ». Des propos vivement critiqués, y compris au sein de la majorité, où certains alliés de Meloni ont tempéré leurs déclarations.

Une opposition unie contre une réforme jugée dangereuse

L’opposition à cette réforme est large et traverse les clivages politiques. Le Parti démocrate, dirigé par Elly Schlein, dénonce un projet « mal rédigé » et une « attaque frontale contre l’indépendance de la justice ». Schlein, figure montante de la gauche italienne, a rappelé que les problèmes structurels du système judiciaire italien ne résident pas dans l’organisation interne des carrières, mais dans des dysfonctionnements bien plus profonds : des procès interminables, des prisons surpeuplées, et une lenteur administrative chronique. « La justice italienne est malade, mais ce n’est pas en sabordant le CSM que l’on guérira le malade », a-t-elle déclaré lors d’un meeting à Rome la semaine dernière.

Cette opposition est également portée par une majorité des magistrats. En février 2025, plus de 80 % des membres de l’Association nationale des magistrats (ANM) ont participé à une grève d’une journée, une mobilisation rare dans un pays où le syndicalisme judiciaire est traditionnellement discret. Les juges et procureurs craignent que la réforme ne renforce l’influence du pouvoir politique sur leurs carrières, alors que l’Italie a connu plusieurs affaires où des enquêtes judiciaires ont mis en difficulté des gouvernements successifs. « La séparation des carrières ne résoudra pas les problèmes de corruption ou de lenteur, mais elle affaiblira notre capacité à résister aux pressions extérieures », a expliqué Maria Rosaria Guglielmi, juge à Milan et porte-parole de l’ANM.

Les enjeux politiques d’un scrutin sans quorum

Sans quorum requis, ce référendum pourrait se transformer en un vote sanction contre Giorgia Meloni, dont la coalition gouverne avec une stabilité inhabituelle en Italie. Depuis octobre 2022, son gouvernement, composé de la Ligue et de Forza Italia, a survécu à plusieurs crises politiques grâce à une alliance fragile mais tenace. Meloni a d’ailleurs exclu toute démission en cas d’échec, mais une défaite fragiliserait considérablement sa position à six mois des élections législatives de 2027.

Le résultat du scrutin pourrait aussi influencer les dynamiques internes à la majorité. Forza Italia, le parti de l’ex-Premier ministre Silvio Berlusconi, bien que membre de la coalition, a adopté une position plus nuancée sur la réforme. Certains de ses membres, comme l’eurodéputé Antonio Tajani, ont exprimé des réserves sur la méthode employée, tout en soutenant globalement les objectifs affichés par Meloni. « Il faut réformer la justice, mais pas au prix de l’indépendance des magistrats », a-t-il déclaré lors d’une interview à La Repubblica.

Pour l’opposition, ce référendum est une opportunité de montrer l’usure du gouvernement. Le Mouvement 5 étoiles, autrefois allié de la Ligue, a appelé à voter « non », tandis que la gauche radicale, menée par le Parti communiste italien, multiplie les meetings pour dénoncer une « dérive autoritaire ». « Meloni veut une justice à sa botte, c’est inacceptable dans une démocratie », a lancé Maurizio Acerbo, secrétaire général du PCI, lors d’un rassemblement à Naples.

Un texte qui divise aussi au-delà des clivages traditionnels

La réforme judiciaire ne se contente pas de cristalliser les tensions politiques : elle révèle aussi des fractures au sein même de la société italienne. Les défenseurs du projet, souvent issus de la droite ou du monde des affaires, mettent en avant la nécessité d’accélérer les procédures judiciaires, un argument qui résonne particulièrement dans un pays où les procès peuvent s’étendre sur des décennies. « Les Italiens en ont assez d’attendre des années pour obtenir justice. Cette réforme permettra de rendre le système plus efficace », a plaidé Matteo Salvini, vice-Premier ministre et leader de la Ligue, lors d’un meeting à Milan.

À l’inverse, les associations de défense des droits humains et les syndicats s’inquiètent des conséquences potentielles sur les libertés individuelles. Amnesty International Italie a alerté sur le risque de voir la nouvelle cour disciplinaire instrumentalisée pour sanctionner des magistrats engagés dans des affaires sensibles, comme les enquêtes sur les violations des droits humains ou les affaires de corruption. « L’indépendance de la justice est un pilier de la démocratie. Toute réforme qui menace ce principe doit être rejetée », a souligné Agnese Pini, directrice d’Amnesty Italie.

Les médias italiens couvrent intensément ce scrutin, reflétant l’importance du débat. Les chaînes d’information en continu, comme Sky TG24 ou La7, organisent des débats quotidiens avec des magistrats, des politiques et des citoyens. Les réseaux sociaux amplifient les tensions, avec des campagnes de désinformation de part et d’autre. Le hashtag #IoVotoNo (#JeVoteNon) et #RiformaGiustizia (#RéformeJustice) sont parmi les plus discutés sur Twitter (X), illustrant l’ampleur du clivage.

Et maintenant ?

Les bureaux de vote fermeront lundi 23 mars à 14h00 GMT, et les premiers résultats sont attendus dans la journée. Quel que soit l’issue du scrutin, ses conséquences politiques pourraient se faire sentir bien au-delà du seul dossier judiciaire. Un échec affaiblirait Meloni et relancerait les spéculations sur un remaniement gouvernemental ou des élections anticipées. À l’inverse, une victoire renforcerait sa légitimité et pourrait accélérer d’autres réformes controversées, comme celle sur l’immigration ou l’énergie.

Pour les magistrats, la période s’annonce délicate. Même en cas de rejet de la réforme, le gouvernement pourrait tenter de la faire adopter via une loi ordinaire, contournant ainsi le référendum. Une telle manœuvre risquerait d’attiser encore les tensions avec l’opposition et la société civile. Dans tous les cas, ce scrutin marque une nouvelle étape dans la confrontation entre le pouvoir politique et les institutions judiciaires en Italie.

Ce référendum intervient à un moment charnière pour l’Italie, alors que le pays fait face à des défis économiques et sociaux majeurs. La croissance reste atone, le taux de chômage dépasse les 12 %, et la dette publique dépasse les 150 % du PIB. Dans ce contexte, la question de l’efficacité de la justice n’est pas anodine : une réforme réussie pourrait redonner confiance dans les institutions, tandis qu’un échec risquerait d’alimenter un sentiment de défiance déjà largement répandu.

En Italie, juges et procureurs appartiennent actuellement à une même carrière, ce qui permet des échanges entre les deux fonctions. Les opposants craignent que cette séparation ne renforce l’influence politique sur les magistrats, en facilitant les mutations ou promotions en fonction de critères autres que professionnels. Les partisans du texte, comme le ministre Carlo Nordio, estiment au contraire que cette séparation évitera les conflits d’intérêts et accélérera les procédures judiciaires. Historiquement, cette question a toujours été sensible en Italie, où plusieurs enquêtes judiciaires ont visé des hommes politiques, suscitant des accusations de partialité.

Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) est l’organe constitutionnel qui supervise les magistrats en Italie. Il est chargé des affectations, mutations, promotions et sanctions disciplinaires. Ses membres sont élus pour moitié par les juges et pour moitié par le Parlement, ce qui en fait un espace de dialogue (et parfois de tension) entre pouvoir judiciaire et pouvoir politique. Sa composition et ses prérogatives sont régulièrement contestées, notamment par les gouvernements successifs qui souhaitent en limiter l’autonomie.