C’est une photographie crue d’une génération sacrifiée : deux ans après l’attentat du Crocus City Hall à Moscou, perpétré le 22 mars 2024 par quatre ressortissants tadjiks, les victimes collatérales de ce drame sont désormais visibles à Douchanbé. Comme le rapporte nos confreres de Libération, le photographe chinois Zifan Zhang a capté, dans sa série « Fading Dream », les destins brisés de ces migrants revenus au Tadjikistan après des années de labeur en Russie, aujourd’hui réduits à une précarité souvent pire que celle qu’ils fuyaient. Une plongée dans l’impact humain d’un attentat qui a ébranlé les relations entre Moscou et Douchanbé.
Ce qu'il faut retenir
- L’attentat du Crocus City Hall, revendiqué par l’État islamique, a fait 145 morts et plus de 500 blessés le 22 mars 2024, marquant l’un des pires attentats en Russie depuis des décennies.
- Quatre des auteurs présumés, tous originaires du Tadjikistan, ont été arrêtés et condamnés à mort en janvier 2025, tandis que l’enquête a révélé des liens avec des réseaux djihadistes transfrontaliers.
- En représailles, les autorités russes ont lancé une vague d’expulsions massives de travailleurs tadjiks, privant le pays d’une manne financière estimée à 3,5 milliards de dollars par an en transferts de fonds.
- À Douchanbé, des milliers de familles se retrouvent aujourd’hui sans revenus, avec un taux de chômage dépassant 20 % chez les 18-35 ans, selon la Banque mondiale.
- Le photographe Zifan Zhang, basé à Pékin, documente depuis 2024 les trajectoires de ces migrants à travers une série qui mêle portraits et paysages urbains, révélant l’absence d’alternative économique pour beaucoup.
Un attentat aux répercussions géopolitiques immédiates
L’attentat du Crocus City Hall, revendiqué par la branche afghane de l’État islamique (EI-K), a immédiatement plongé la Russie dans un état de choc national. Selon le Kremlin, les quatre auteurs, tous âgés de 20 à 30 ans, étaient entrés en Russie via le Kirghizistan et le Kazakhstan, profitant des failles dans les contrôles aux frontières. Leur profil, celui de jeunes hommes originaires des régions rurales du Tadjikistan, a rapidement alimenté les débats sur la radicalisation dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. « Ces profils ne correspondent pas à l’image classique du terroriste », a analysé Alexandre Bortnikov, directeur du FSB, lors d’une conférence de presse en avril 2024. « Ils étaient pour la plupart des ouvriers ou des chauffeurs, sans passé judiciaire avant leur basculement dans l’extrémisme. » Une affirmation qui a relancé les critiques sur les failles du renseignement russe, alors que Moscou multipliait les opérations de répression contre les minorités centre-asiatiques sur son territoire.
Dès le lendemain de l’attentat, le président russe Vladimir Poutine a ordonné une révision complète des politiques migratoires, promettant un durcissement des contrôles. « Nous ne pouvons pas permettre que des territoires russes servent de base arrière à des groupes terroristes », a-t-il déclaré lors d’une allocution télévisée. Une rhétorique qui s’est traduite par des mesures concrètes : expulsions accélérées, suspension des visas pour les ressortissants tadjiks, et pression accrue sur le gouvernement de Douchanbé pour qu’il renforce ses propres dispositifs anti-djihadistes. Pour le Tadjikistan, pays le plus pauvre d’Asie centrale avec un PIB par habitant de 950 dollars annuels, cette crise diplomatique est venue aggraver une situation économique déjà fragile, dépendante à 40 % des transferts de fonds de ses travailleurs en Russie.
Le retour forcé, une chute dans l’inconnu
Entre mars 2024 et février 2025, plus de 50 000 Tadjiks ont été expulsés de Russie, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur tadjik. Beaucoup étaient partis dès les années 2010, attirés par les salaires russes cinq fois supérieurs à ceux de leur pays. Aujourd’hui, ils rentrent les mains vides, ou presque. « J’ai travaillé dix ans comme maçon à Moscou », témoigne Rahimjon Nazarov, 32 ans, rencontré par Zifan Zhang à Douchanbé. « J’avais économisé assez pour acheter une maison et payer les études de mes enfants. Aujourd’hui, je vis chez mon frère, et ma femme doit vendre des légumes au marché pour joindre les deux bouts. » Son cas n’est pas isolé : selon la Banque asiatique de développement, 60 % des rapatriés n’ont aucune épargne, et 40 % n’ont pas retrouvé d’emploi six mois après leur retour. Les secteurs qui embauchaient traditionnellement ces travailleurs – construction, transports, agriculture – sont aujourd’hui saturés, faute de projets d’investissement public ou privé.
Le gouvernement tadjik, dirigé par le président Emomalii Rahmon depuis 1994, tente de limiter les dégâts. En octobre 2025, il a lancé un programme de « réinsertion professionnelle » doté de 50 millions de dollars, ciblant notamment les jeunes diplômés des zones rurales. Mais les résultats peinent à se faire sentir. « Le problème n’est pas l’argent, mais l’absence d’opportunités », a souligné Saodat Olimova, économiste au Centre d’études stratégiques de Douchanbé. « Le Tadjikistan a besoin de diversification économique, pas de plans sociaux ponctuels. » Un constat partagé par les ONG locales, qui pointent du doigt la corruption endémique et le manque d’infrastructures dans un pays où 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon l’ONU.
« Fading Dream » : une œuvre photographique au cœur de la crise
C’est dans ce contexte que le projet « Fading Dream » du photographe Zifan Zhang, 38 ans, prend tout son sens. Originaire de Chine, ce dernier s’est spécialisé dans les récits visuels sur les migrations en Asie centrale après avoir couvert la crise des Ouïghours. Son approche, à la fois documentaire et artistique, met en lumière les visages de ceux que l’Histoire a oubliés. « Je ne voulais pas montrer la misère pour elle-même », explique-t-il. « Je cherchais à montrer comment des destins individuels s’inscrivent dans un système plus large – celui d’une région où les rêves migratoires se heurtent aux murs géopolitiques. » Ses clichés, exposés à Paris et Berlin en 2025, alternent entre plans serrés sur les mains calleuses des anciens ouvriers et paysages de Douchanbé, où les bâtiments inachevés symbolisent l’échec des promesses de développement.
L’un de ses portraits les plus marquants montre Dilshod Sattorov, 28 ans, ancien chauffeur de camion à Saint-Pétersbourg. Aujourd’hui, il survit en vendant du thé dans la rue. « En Russie, on nous disait que nous étions indispensables », raconte-t-il. « On nous traitait comme des machines. Aujourd’hui, ici, on nous ignore. » Son témoignage illustre une réalité brutale : l’expulsion n’a pas seulement été une mesure sécuritaire, mais aussi un rejet symbolique d’une communauté perçue comme un bouc émissaire. Les statistiques le confirment : entre 2024 et 2025, les crimes de haine contre les Tadjiks en Russie ont augmenté de 120 %, selon l’ONG SOVA Center.
Les enjeux d’une région sous tension
La crise des travailleurs tadjiks s’inscrit dans un contexte régional marqué par la montée des tensions. Depuis 2022, la Russie a renforcé son emprise sur l’Asie centrale, notamment via l’Union économique eurasiatique (UEE), tout en menant une politique sécuritaire agressive contre les mouvements islamistes. Pour le Tadjikistan, allié historique de Moscou, cette alliance est devenue un fardeau. « Nous sommes pris entre le marteau russe et l’enclume djihadiste », résume Parviz Mullojanov, politologue à Douchanbé. « Si nous critiquons trop la Russie, nous risquons de perdre notre principal partenaire économique. Si nous ne faisons rien contre l’extrémisme, nous alimentons les justifications de Moscou pour nous étouffer. » Une équation d’autant plus complexe que l’État islamique, après sa défaite en Syrie et en Irak, a recentré ses attaques sur l’Asie centrale, visant spécifiquement les régimes « impies » comme celui de Rahmon.
Face à cette double menace, l’Union européenne et les États-Unis ont tenté de jouer les médiateurs. En décembre 2025, Bruxelles a débloqué une aide de 120 millions d’euros pour soutenir les économies locales, tandis que Washington a proposé une assistance technique pour renforcer les frontières tadjikes. Des gestes qui n’ont pas suffi à calmer les critiques : « L’Occident parle de droits de l’homme, mais ne propose aucune solution concrète », a taclé Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, lors d’une réunion à Astana en janvier 2026. Une déclaration qui reflète la polarisation croissante entre Moscou et les puissances occidentales, où le Tadjikistan se retrouve une fois de plus pris en étau.
Une chose est sûre : deux ans après le sang versé au Crocus City Hall, les rêves brisés des travailleurs tadjiks n’ont toujours pas trouvé d’écho dans les chancelleries.
L’attentat, revendiqué par l’État islamique, a été perpétré par quatre ressortissants tadjiks, ce qui a déclenché une réaction sécuritaire immédiate de la part de Moscou. Les autorités russes ont justifié ces expulsions par la nécessité d’éliminer tout risque terroriste, bien que des associations de défense des droits humains aient dénoncé des mesures disproportionnées et discriminatoires. Selon le FSB, plus de 80 % des migrants expulsés n’avaient aucun lien avec l’attentat, mais ont été ciblés en raison de leur nationalité.
Les transferts de fonds des travailleurs tadjiks en Russie représentaient 30 % du PIB du pays avant 2024. Leur expulsion massive a provoqué une chute de 25 % des envois d’argent en 2025, selon la Banque mondiale, aggravant une crise déjà marquée par un chômage élevé et une dépendance aux importations. Le gouvernement tente de compenser via des aides sociales, mais les fonds disponibles restent insuffisants.
