L’artiste pluridisciplinaire Jean-Marc Rochette, connu pour ses dessins, peintures et sculptures où se mêlent intensité et verticalité, était l’invité de l’émission Le Monde d’Élodie cette semaine sur Franceinfo – Culture. À cette occasion, il a évoqué son rapport à l’aventure, à la montagne et à la création, des thèmes au cœur de son œuvre et de sa trajectoire personnelle.
Ce qu'il faut retenir
- Jean-Marc Rochette considère que l’aventure est consubstantielle à l’existence humaine ou animale, qu’elle soit vécue à un niveau modeste ou poussée à son paroxysme.
- Né à Baden-Baden sous occupation française, il a perdu son père, médecin mort pendant la guerre d’Algérie, un deuil qu’il a comblé par la montagne et l’alpinisme avant de renouer, à 70 ans, avec son histoire familiale.
- Un accident de montagne à 20 ans, ayant entraîné la perte d’une partie de sa mâchoire, a marqué un tournant dans sa vie et l’a orienté vers les arts plastiques, après une carrière envisagée comme guide de haute montagne.
- Son récit Ailefroide, retraçant cet accident, met en lumière la résilience et la transformation intérieure qui en ont découlé, ainsi que la manière dont il a dépassé les préjugés sur son apparence.
- Avec plus de 14 millions de randonneurs en France, la montagne reste un sujet de prédilection pour Rochette, bien au-delà d’une niche, comme en témoignent ses romans et œuvres graphiques.
- À 70 ans, l’artiste estime que sa soif de création pourrait durer encore longtemps, malgré le temps qui passe.
Un artiste pour qui la création est une nécessité vitale
Jean-Marc Rochette incarne une figure d’artiste complet, où le dessin, la peinture et la sculpture s’entrelacent pour donner naissance à des univers où la matière et le silence dialoguent avec une intensité rare. Pour lui, l’art n’est jamais purement décoratif : il représente une conquête, une ascension, une confrontation avec le réel, qu’il s’agisse de la beauté ou de la rudesse du monde. Au cœur de cette démarche, la montagne occupe une place centrale. Bien plus qu’un simple décor, elle est une matrice, un espace à la fois vertigineux et sacré, qui incarne à la fois le danger de l’engagement total et la quête mystique de l’absolu. C’est dans cet environnement que Rochette puise une partie de son inspiration, tout en y trouvant une forme de consolation face aux épreuves de la vie.
L’aventure, une définition qui dépasse le cadre des exploits
Lors de son entretien avec Franceinfo – Culture, Jean-Marc Rochette a livré une vision de l’aventure bien éloignée des clichés des exploits sportifs ou des explorations spectaculaires. Pour lui, « l’aventure, c’est l’existence humaine ou animale ». Il précise : « C’est le fait d’avoir une trajectoire étonnante dans l’univers. On naît, puis on meurt, et puis tout ça, c’est de l’aventure. Après, on peut faire de l’aventure à bas niveau ou monter le curseur de l’aventure, mais de toute façon, toute vie est une aventure. » Cette définition, à la fois minimaliste et universelle, reflète sa conception d’un art qui puise sa force dans l’authenticité des expériences vécues, fussent-elles ordinaires.
Cette vision s’ancre dans son propre parcours. Né en 1956 à Baden-Baden, en Allemagne, alors sous occupation française, il grandit dans un contexte marqué par l’absence de son père, médecin mort pendant la guerre d’Algérie alors que lui n’avait qu’un an. Ce deuil précoce a laissé une trace profonde dans son existence, comme il l’explique : « La perte d’un père, quand on a un an, c’est une chose sur laquelle j’ai bloqué, en fait, c’est comme si je n’avais pas eu de père. Il n’était pas mort, je ne pouvais même pas regarder les photos. » Ce blocage émotionnel, il l’a surmonté en partie grâce à la montagne et à l’alpinisme, deux passions qui ont comblé ce « trou dans l’âme ». Pourtant, ce n’est que bien plus tard, en redécouvrant les photos de son père décédé à 27 ans, qu’il a pu véritablement renouer avec cette histoire familiale : « J’ai 70 ans, il est mort à 27 ans, donc ça pourrait être mon petit-fils. C’est étonnant, mais c’est comme ça. Et puis finalement, il y a une forme de mysticisme, je crois qu’on ne disparaît pas. »
L’accident qui a basculé une vie
Son rapport à la montagne a pris un tournant décisif à l’âge de 20 ans, lorsqu’un accident de haute montagne lui a coûté une partie de sa mâchoire. Cet événement, qu’il a décrit dans son récit Ailefroide, a été vécu comme une confrontation directe avec la mort. « J’ai vu la mort en face », a-t-il confié à Franceinfo – Culture. La violence de l’accident et la douleur physique qui en a découlé ont provoqué une rupture radicale dans sa vie. « C’est surtout une douleur incommensurable. Puis après, on est comme les animaux qui ont perdu une patte et qui continuent à courir. Le lendemain matin, grâce aux médecins qui vous refont la tête, ils sont très forts, on se réveille et puis on a changé. »
Les conséquences de cet accident ont été multiples. D’abord, il a mis fin à sa carrière envisagée de guide de haute montagne, un métier qu’il idéalisait pour la liberté qu’il offrait, malgré les dangers constants. « D’abord, il y a une forme de liberté. Ce n’est pas un métier si simple parce que c’est un métier qui est très dangereux. Enfin, j’ai perdu des amis tout le temps. » Cette réalité brutale l’a confronté à la fragilité de l’existence. Pour autant, Rochette reconnaît que son parcours artistique a peut-être été une forme de salut : « Finalement, je pense que j’étais plus doué dans l’art que dans la grimpe. » L’accident a aussi marqué un changement physique et symbolique. « Dans mon cas, j’avais 20 ans, j’étais plutôt un joli garçon et je me suis retrouvé avec une tronche qui fait peur à tout le monde, donc ça te fait relativiser. » Cette expérience l’a forcé à repenser sa relation à lui-même et au regard des autres, une thématique qu’il a explorée dans son œuvre.
La montagne, un personnage central de son œuvre et de sa vie
Si la montagne a été un refuge après la perte de son père, elle est aussi devenue un personnage à part entière dans ses créations. Rochette souligne que son public n’est pas limité à une niche restreinte : « Le public qui aime la montagne est immense. Je crois qu’il y a 14 millions de gens qui font de la randonnée en France. Donc on m’avait dit que c’était une niche, mais c’est une grosse niche quand même. » Ses romans et ses dessins, comme Ailefroide, parlent souvent de montagnards ordinaires, loin des récits d’exploits héroïques. « Les livres de montagne, souvent, ça parle d’exploits. Moi, je parlais d’un jeune gars de Grenoble, d’un quartier populaire qui voulait être guide et qui ne faisait pas des choses extrêmement formidables. » Cette approche a trouvé un écho particulier auprès du public, qui s’est reconnu dans ces histoires humaines et authentiques.
La montagne, pour Rochette, n’est pas seulement un sujet artistique : c’est une source de sens et de beauté. Elle incarne une forme de consolation face aux épreuves de la vie, tout en restant un terrain de confrontation avec soi-même. « La montagne est extrêmement belle et elle donne du sens », explique-t-il. Cette relation fusionnelle se retrouve dans ses œuvres, où les paysages alpins et les figures humaines se répondent, créant une atmosphère à la fois réaliste et poétique.
Pour ceux qui souhaitent découvrir son univers, ses romans et ses illustrations restent accessibles, tout comme ses expositions. Son dernier ouvrage, Ailefroide, ainsi que ses peintures et sculptures, offrent un regard unique sur une vie où l’art, la montagne et l’aventure ne font qu’un.
Son accident à 20 ans, qui lui a coûté une partie de sa mâchoire, a marqué un tournant radical dans sa vie. Incapable de poursuivre une carrière de guide de haute montagne en raison des séquelles physiques et psychologiques, il s’est tourné vers les arts plastiques, domaine dans lequel il a finalement trouvé sa voie. Ce drame a aussi nourri son œuvre, notamment à travers son récit Ailefroide, où il explore les thèmes de la résilience et de la transformation.
La montagne est à la fois un refuge, une source d’inspiration et une matrice dans la vie et l’œuvre de Rochette. Elle lui a permis de surmonter des épreuves personnelles, comme la perte de son père, et elle reste un terrain de confrontation avec soi-même. Dans ses créations, elle n’est pas un simple décor, mais un personnage à part entière, porteur de sens et de beauté.