Alors que les relations entre la Chine et les pays européens se tendent sur de nombreux sujets, Belgrade fait figure d’exception en devenant le premier – et unique – pays du continent à s’équiper d’armes chinoises de pointe. Selon BFM Business, Aleksandar Vučić, le président serbe, a confirmé mi-mars 2026 la possession par son pays de missiles de croisière supersoniques sol-sol chinois CM-400AKG, des engins que seul Pékin fournit à l’Europe. Une révélation qui intervient alors que Vučić effectue une visite d’État en Chine, du 25 mai 2026, au cours de laquelle Xi Jinping lui a remis une « médaille de l’amitié », symbole des liens économiques et militaires renforcés entre les deux nations.
Ce qu'il faut retenir
- La Serbie est le seul pays européen à importer massivement des armes chinoises, avec 57 % de ses achats militaires entre 2020 et 2024 (source : SIPRI), devant la Russie (20 %) et la France (7,4 %).
- Belgrade possède des missiles supersoniques chinois CM-400AKG, des systèmes de défense aérienne FK-3 et six drones tactiques CH-92A, des équipements absents des arsenaux occidentaux.
- Cette stratégie s’explique par la volonté de remplacer du matériel russe sous sanctions, mais aussi par une politique étrangère multi-vectorielle visant à diversifier les partenariats.
- Les livraisons chinoises, rapides et sans conditions politiques, contrastent avec les exigences européennes, ce qui irrite les voisins de la Serbie et complique son intégration à l’UE.
- Belgrade maintient cependant un équilibre en commandant 12 Rafale à la France (livraison prévue d’ici la fin de la décennie), créant une proximité « préoccupante » selon les observateurs.
Un rapprochement serbo-chinois marqué par des investissements et des livraisons militaires
Le voyage d’État d’Aleksandar Vučić en Chine, du 25 mai 2026, illustre la profondeur des liens entre les deux pays. Accueilli par Xi Jinping au Palais de l’Assemblée du Peuple à Pékin, le président serbe a reçu une distinction symbolisant une relation « exceptionnelle » dans un contexte géopolitique tendu. Autant dire que les deux dirigeants n’ont pas manqué de souligner leur « amitié stratégique », d’autant que les échanges commerciaux et industriels entre les deux nations se sont multipliés ces dernières années.
Côté défense, les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2021 et 2025, près de deux tiers des importations serbes en armement provenaient de Chine, faisant de Pékin le premier fournisseur d’armes de Belgrade. Parmi les acquisitions les plus remarquables figurent les missiles sol-sol CM-400AKG, capables de frappes à haute altitude et à vitesse supersonique, ainsi qu’un système de défense aérienne FK-3, comparable aux Patriots américains ou aux S-300 russes. « Nous possédons des choses que nous ne montrons pas. Nous en avons un nombre important et nous en aurons davantage encore », a simplement déclaré Vučić à la télévision nationale serbe, sans préciser le nombre d’engins acquis ni leurs capacités exactes.
Une dépendance aux armes chinoises motivée par des contraintes politiques et économiques
Pour comprendre cette orientation, il faut revenir sur le contexte géopolitique. Comme le rappelle Florent Marciacq, chercheur associé à l’IFRI, « la Serbie a une politique étrangère multi-vectorielle, elle balance ses intérêts ». Confrontée à la nécessité de remplacer une partie de son matériel russe – sous sanctions occidentales depuis l’invasion de l’Ukraine – Belgrade a trouvé en Chine un partenaire prêt à livrer rapidement, à des tarifs compétitifs et sans imposer de restrictions sur l’usage des armes fournies. « Pékin s’est engouffré dans le vide laissé par Moscou », explique Marciacq, ajoutant que cette diversification permet aussi aux élites serbes de montrer qu’elles ne dépendent pas d’un seul allié.
Cette stratégie ne va pas sans risques. Les voisins de la Serbie, notamment la Croatie, ont déjà averti qu’ils discuteraient avec l’OTAN pour « mettre en garde contre ce type d’armement », une nouveauté dans l’arsenal des Balkans. Quant à Bruxelles, la Commission européenne a rappelé à plusieurs reprises que l’adhésion serbe à l’UE serait « compromise » si Belgrade ne réalignait pas sa politique étrangère sur celle des Vingt-Sept. En 2024, l’ancien haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, Josep Borrell, avait lancé un avertissement sans équivoque : « Je pense que la Serbie devra, tôt ou tard, aligner sa politique étrangère sur celle de l’Union européenne. Autrement, son adhésion sera compromise. »
Un équilibre fragile entre Pékin, Bruxelles et Washington
Malgré cette proximité avec la Chine, la Serbie n’a pas rompu ses liens avec l’Occident. Début mai 2026, Belgrade et l’OTAN ont mené des exercices militaires conjoints dans le sud du pays, une démonstration de bonne volonté envers l’Alliance atlantique. « Aleksandar Vučić veut tout faire pour maintenir de bonnes relations avec l’OTAN », note Marciacq, tout en précisant que cette coopération reste limitée : la Serbie, dont l’armée a bombardé le Kosovo en 1999, ne compte pas rejoindre l’Alliance. « Pas question de tourner définitivement le dos à l’Occident », souligne le chercheur, « mais les Européens craignent que Belgrade n’exploite leur peur pour obtenir des concessions sans s’engager pleinement. »
Cette ambiguïté se reflète aussi dans le domaine de la défense. En 2024, la Serbie a signé un contrat historique avec la France pour l’achat de 12 Rafale, d’une valeur de 2,7 milliards d’euros. Une commande présentée comme un pas vers l’intégration européenne, mais qui place Belgrade dans une situation inédite : à l’horizon 2030, ses avions de combat français cohabiteront avec des missiles et drones chinois. « Une proximité préoccupante en matière de souveraineté », s’inquiète Florent Marciacq, qui y voit un symbole des tensions entre alignement occidental et autonomie stratégique.
Si les achats d’armes chinoises visent officiellement à renforcer la sécurité de la Serbie face à d’éventuelles menaces régionales, les pays voisins n’y voient qu’une provocation. « Des achats auprès de la Russie et de la Chine sont effectués depuis plusieurs années et se poursuivent, ils ne sont donc liés à aucune menace actuelle contre la Serbie », a rétorqué en mars 2026 Ejup Maqedonci, ministre kosovar de la Défense, rejetant toute justification géopolitique à ces acquisitions. De son côté, le Premier ministre croate, Andrej Plenkovic, a prévenu : « Nous allons discuter avec nos partenaires de l’Alliance atlantique et les mettre en garde contre ce type d’armement, qui est une nouveauté dans l’arsenal de l’armée serbe. »
Autant dire que la Serbie, candidate officielle à l’UE depuis 2012, se trouve dans une position inconfortable. D’un côté, Bruxelles exige des réformes démocratiques et un rapprochement avec le Kosovo, de l’autre, Pékin propose des partenariats économiques et militaires sans contreparties politiques. « Il y a un discours formellement pro-Union européenne, mais aucune action concrète », analyse Florent Marciacq. « Car une intégration dans l’UE entraînerait une perte de pouvoir pour Aleksandar Vučić. » Pour l’instant, le président serbe semble jouer sur les deux tableaux, mais à quel prix ?
La Serbie diversifie ses approvisionnements militaires pour remplacer du matériel russe sous sanctions, tout en évitant une dépendance exclusive à l’Occident. La Chine propose des livraisons rapides, sans conditions politiques, ce qui correspond aux besoins de Belgrade en matière de défense.
Bruxelles a averti à plusieurs reprises que l’adhésion de la Serbie serait « compromise » si elle ne réalignait pas sa politique étrangère sur celle de l’UE. Les acquisitions d’armes chinoises, ainsi que les liens avec Moscou, irritent les Vingt-Sept et compliquent les négociations en cours depuis 2014.