Alors que l’Arménie se prépare aux élections législatives anticipées du 7 juin 2026, le Kremlin déploie une stratégie d’influence sans précédent pour contrer le Premier ministre Nikol Pachinian et son parti, Contrat civil. Selon Courrier International, Moscou mise sur des soutiens locaux, une campagne de désinformation et des alliances inattendues pour réorienter Erevan vers Moscou plutôt que vers Bruxelles ou Washington.
Ce qu'il faut retenir
- Depuis 2023, l’Arménie s’éloigne progressivement de la Russie, notamment en gelant sa participation à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC).
- Le Kremlin aurait lancé une offensive d’influence dès 2023, ciblant l’Église apostolique arménienne, la diaspora, les oligarques arméniens de Russie et des figures politiques locales.
- Parmi les candidats soutenus par Moscou figure le milliardaire Samvel Karapetian, arrêté fin 2025 pour son opposition à Pachinian et ses liens avec Gazprom.
- Une campagne de désinformation massive, baptisée « Matriochka », a généré 343 fausses vidéos avant le scrutin, selon le média russophone Vot Tak.
- Les élections sont perçues par Moscou comme un test après les défaites prorusses en Moldavie et en Hongrie.
Une relation Arménie-Russie sous tension depuis 2018
Le rapprochement entre Erevan et les capitales occidentales s’est accéléré depuis la « révolution de velours » de 2018, qui avait porté Nikol Pachinian au pouvoir. Ce dernier, ancien journaliste et figure de l’opposition, a progressivement réduit la dépendance de l’Arménie envers Moscou. En 2023, le pays a suspendu sa participation à l’OTSC, l’alliance militaire dirigée par la Russie, et multiplie les signaux en faveur d’un partenariat avec l’Union européenne et les États-Unis. Une évolution que le Kremlin ne peut tolérer, selon Courrier International.
La rencontre entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian au Kremlin le 1er avril 2026 illustre cette tension. Lors de cet entretien, le président russe a exprimé sa « déception » face à l’exclusion de certaines forces prorusses du scrutin, tout en niant toute ingérence russe. Une déclaration immédiatement contestée par le site d’investigation russe Dossier, qui affirme avoir consulté des documents internes révélant une stratégie bien plus ambitieuse : affaiblir Pachinian pour le remplacer par une coalition plus favorable à Moscou.
Moscou active ses leviers d’influence en Arménie
Dès 2023, des experts proches du Kremlin recommandaient de s’appuyer sur plusieurs acteurs clés pour réorienter l’opinion arménienne. Parmi eux, l’Église apostolique arménienne, perçue comme un relais d’influence historique, ainsi que la diaspora arménienne en Russie, aux États-Unis et en France. Les oligarques arméniens installés en Russie, comme le milliardaire Samvel Karapetian, figuraient également parmi les cibles. Son bloc, « Arménie forte », lancé fin 2025, devait incarner une alternative à Pachinian, présentée comme un « sauveur du peuple arménien ».
Cependant, ce scénario a été compromis par l’arrestation de Karapetian en décembre 2025. Accusé de prises de position en faveur de l’Église apostolique – alors en conflit avec Pachinian – puis poursuivi pour « appels publics à la prise du pouvoir » et « blanchiment d’argent », le milliardaire, qui possède la double nationalité russe et chypriote, a vu ses ambitions réduites à néant. Ses liens économiques avec Gazprom, révélés par The Insider, ont également nourri les critiques contre lui.
Un candidat « progressiste » et pro-russe pour contrer Pachinian ?
Face à l’échec du scénario Karapetian, le Kremlin aurait envisagé une autre option : Arman Tatoyan, ancien défenseur des droits humains en Arménie, qui a annoncé sa candidature en octobre 2025. Présenté dans les notes russes comme un candidat plus « progressiste », Tatoyan devait incarner une figure capable de reconnaître que « la Russie est une réalité [avec laquelle l’Arménie doit composer] », sans pour autant promettre un retour dans l’OTSC ou céder à la nostalgie soviétique. Son discours devait mettre en avant la dépendance énergétique arménienne vis-à-vis de Moscou, notamment pour l’approvisionnement en gaz.
Cette stratégie s’inscrit dans une approche plus large, visant à associer la Russie aux « meilleures années de prospérité » de l’Arménie. Selon Dossier, les stratèges russes recommandaient de changer le récit en réhabilitant l’image de la Russie auprès de l’opinion publique arménienne, tout en évitant les références trop explicites à l’ère soviétique.
Une campagne de désinformation massive et précoce
L’influence russe en Arménie ne se limite pas au soutien à des candidats. Elle passe aussi par une offensive de désinformation sans précédent. Selon le média russophone Vot Tak, qui s’appuie sur les données du projet « Bloqueur de bots » (lié à l’opposition russe), le réseau « Matriochka » a déployé en Arménie des moyens supérieurs à ceux utilisés lors des élections américaines, allemandes ou polonaises. Lancée 243 jours avant le vote, cette campagne a déjà produit 343 fausses vidéos début mai 2026, diffusant des allégations selon lesquelles Pachinian serait « corrompu », « vendu à l’Occident » ou « préparant une guerre contre la Russie ».
Cette stratégie s’appuie sur un écosystème d’organisations prorusses en Arménie, incluant des fondations, des centres d’expertise et des relais locaux. Sous l’égide de la Maison russe à Erevan, des conférences et des camps d’été ciblent notamment les jeunes, avec pour message récurrent : « Seule la Russie peut garantir l’avenir de l’Arménie ». Ces affirmations ont été démenties par le ministère russe des Affaires étrangères, qui a qualifié ces informations de « fake news ».
Un enjeu régional qui dépasse l’Arménie
Pour Moscou, l’enjeu dépasse largement les frontières arméniennes. Les législatives du 7 juin sont perçues comme un test après les défaites successives des partis prorusses en Moldavie et en Hongrie. « Après l’échec en Moldavie et en Hongrie », écrit The Insider, « le Kremlin aurait jeté toutes ses forces en Arménie pour éviter une nouvelle victoire de Pachinian ». Une victoire de Contrat civil pourrait en effet consolider l’orientation pro-occidentale d’Erevan, un scénario que Moscou cherche activement à prévenir.
Cette bataille d’influence intervient dans un contexte où l’Arménie tente de diversifier ses partenariats. Depuis 2023, Erevan a signé des accords de coopération avec l’UE et renforce ses liens avec Washington, notamment sur les questions de sécurité et d’énergie. Une orientation qui irrite profondément le Kremlin, alors que l’Arménie reste historiquement un allié clé de la Russie dans le Caucase du Sud.
Quoi qu’il en soit, cette élection illustre la lutte d’influence que se livrent Moscou et l’Occident dans le Caucase, un théâtre stratégique où chaque camp cherche à étendre son influence. Les résultats pourraient aussi avoir des répercussions sur la stabilité régionale, alors que les tensions entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie restent vives après le conflit du Haut-Karabakh.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian en 2018, l’Arménie a progressivement réduit sa dépendance envers Moscou. En 2023, Erevan a gelé sa participation à l’OTSC, l’alliance militaire dirigée par la Russie, et a multiplié les signaux en faveur d’un partenariat avec l’Union européenne et les États-Unis. Cette orientation s’explique par la volonté de l’Arménie de diversifier ses alliances et de réduire sa dépendance énergétique et militaire vis-à-vis de la Russie.
« Matriochka » est le nom donné à une campagne de désinformation massive déployée en Arménie par des acteurs prorusses. Selon le média russophone Vot Tak, ce réseau a généré 343 fausses vidéos avant le scrutin du 7 juin 2026, diffusant des allégations contre Nikol Pachinian et son gouvernement. Cette campagne est considérée comme l’une des plus précoces et les plus agressives jamais menées par Moscou dans la région.