L’intelligence artificielle s’invite dans l’ensemble du droit, mais c’est dans les contentieux liés aux étrangers en situation irrégulière qu’elle prend une place particulièrement marquée. Dans une tribune publiée par Le Monde, Serge Slama, professeur de droit public à l’université d’Évry-Val-d’Essonne, dresse un état des lieux de cette tendance qui s’observe désormais dans l’ensemble de l’Occident, où des vies humaines sont traitées comme de simples données algorithmique.

Ce qu’il faut retenir

  • Astrée, l’IA déployée par le ministère de l’Intérieur français pour les procédures d’immigration, ne représente qu’une infime partie d’un phénomène bien plus large.
  • Les algorithmes analysent désormais des milliers de dossiers de régularisation, influençant directement des décisions administratives et judiciaires.
  • Serge Slama alerte sur la banalisation du recours à l’IA dans un domaine aussi sensible que l’immigration, où les marges d’erreur peuvent avoir des conséquences dramatiques.
  • Cette automatisation touche l’ensemble des pays occidentaux, soulevant des questions éthiques et juridiques communes.
  • Les destins humains deviennent des données parmi d’autres dans des systèmes conçus pour optimiser, mais pas toujours pour équilibrer.

Une IA au cœur des procédures administratives

Selon Serge Slama, l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les contentieux migratoires n’est pas un phénomène isolé en France. Depuis plusieurs années, des outils algorithmiques sont intégrés aux processus décisionnels du ministère de l’Intérieur, notamment pour évaluer les demandes de régularisation ou d’asile. Astrée, citée en exemple, est présentée comme la partie visible d’un système bien plus vaste, où les décisions administratives reposent de plus en plus sur des calculs automatisés. Le Monde souligne que ces outils, présentés comme neutres et efficaces, reposent en réalité sur des bases de données et des critères prédéfinis, parfois critiquables.

L’enjeu n’est pas seulement technique, mais bien humain. Chaque année, des milliers de personnes voient leur situation administrative traitée par des algorithmes, dont les critères de sélection ou de rejet échappent parfois à la compréhension des intéressés. Le risque est double : d’un côté, une accélération des procédures au nom de l’efficacité ; de l’autre, une déresponsabilisation des acteurs publics face à des décisions potentiellement contestables.

L’Occident face à l’automatisation de l’asile

Serge Slama ne limite pas son analyse à la France. Dans sa tribune, il rappelle que l’usage de l’IA dans les politiques migratoires s’étend bien au-delà des frontières nationales. Aux États-Unis, en Allemagne ou encore au Royaume-Uni, des systèmes similaires sont déployés pour trier les demandes d’asile ou détecter les fraudes présumées. Ces outils, souvent présentés comme des solutions pour lutter contre les délais excessifs ou les abus, soulèvent des questions quant à leur transparence et à leur équité.

En Allemagne, par exemple, le système „Asylverfahrensbeschleunigungsgesetz”, adopté en 2016, s’appuie sur des algorithmes pour accélérer l’examen des dossiers. Aux États-Unis, l’administration Trump avait déjà utilisé des outils d’analyse prédictive pour cibler les profils de migrants « à risque ». Le Monde rappelle que ces pratiques, bien que variées, partagent un même constat : la migration est désormais un champ de bataille pour l’innovation technologique, au détriment parfois des droits fondamentaux.

Des critères algorithmiques contestés

L’un des principaux griefs formulés par Serge Slama concerne l’opacité des critères utilisés par ces algorithmes. Comment sont pondérés les différents éléments d’un dossier ? Quels sont les biais possibles dans les données d’entraînement ? Autant de questions qui restent sans réponse claire. Le professeur de droit public souligne que ces outils, souvent développés par des entreprises privées, échappent à un contrôle démocratique suffisant. Dans un domaine où la vie des personnes est en jeu, l’absence de transparence devient un problème majeur.

Un exemple récent, cité par Le Monde, illustre ces risques. En 2025, une étude menée par des chercheurs de l’université de Stanford a révélé que certains algorithmes utilisés aux États-Unis pour évaluer les demandes d’asile présentaient des biais discriminatoires envers certains groupes ethniques ou nationaux. Des résultats qui rappellent que, malgré les promesses de neutralité technologique, les systèmes automatisés reproduisent souvent les inégalités existantes.

« Des destins humains deviennent des données parmi d’autres dans un système où l’efficacité prime sur l’équité. »
— Serge Slama, professeur de droit public, Le Monde, 31 mai 2026

Et maintenant ?

Plusieurs pays occidentaux ont déjà annoncé leur intention de renforcer les garde-fous autour de l’utilisation de l’IA dans les procédures administratives. En France, une mission parlementaire sur « l’éthique des algorithmes publics » doit rendre ses conclusions d’ici la fin de l’année 2026. Aux États-Unis, des associations de défense des droits des migrants réclament l’audit obligatoire des outils algorithmiques utilisés par les administrations. Reste à voir si ces initiatives suffiront à encadrer une technologie dont l’usage semble appelé à se généraliser, malgré les risques qu’elle comporte.

Une chose est sûre : l’IA n’est plus une simple option pour les États, mais une réalité incontournable. La question n’est plus de savoir si elle doit être utilisée, mais bien comment en limiter les dérives et garantir que les droits fondamentaux ne soient pas sacrifiés au nom de l’efficacité.

Astrée est un outil d’intelligence artificielle déployé par le ministère de l’Intérieur français pour analyser et traiter les demandes liées à l’immigration, notamment les procédures de régularisation ou d’asile. Elle permet d’automatiser certaines étapes du processus décisionnel, mais son fonctionnement détaillé et les critères qu’elle utilise restent partiellement opaques, selon les critiques formulées par des juristes comme Serge Slama.

Oui, mais elles sont rares. Certains pays, comme le Canada, misent davantage sur des équipes humaines pour l’examen des dossiers migratoires, tandis que d’autres, comme l’Allemagne, combinent les deux approches. Cependant, la tendance générale reste à l’automatisation, justifiée par la volonté d’accélérer les procédures et de réduire les coûts administratifs.