L’anthropologue Jeanne Favret-Saada publie L’Impossible famille Rivière, une étude qui réouvre le dossier du matricide et du fratricide commis en 1835 dans une famille paysanne, un cas redécouvert par Michel Foucault. Selon Libération, l’auteure rejette l’interprétation classique d’un geste relevant de la psychose pour y voir, au contraire, le reflet des contraintes sociales imposées aux femmes dans la société rurale de l’époque.
Ce crime, survenu il y a près de deux siècles, avait été mis en lumière par l’historien et philosophe Michel Foucault, qui en avait fait l’un des exemples emblématiques des mécanismes de pouvoir et de domination dans les sociétés traditionnelles. Jeanne Favret-Saada, spécialiste reconnue de l’anthropologie des sociétés paysannes, propose une relecture de cet événement en s’appuyant sur une méthodologie rigoureuse et une attention particulière aux vies singulières, comme elle l’explique dans son ouvrage.
Ce qu'il faut retenir
- 1835 : une famille paysanne du Poitou est marquée par un double crime (matricide et fratricide).
- L’affaire avait été étudiée par Michel Foucault, qui y voyait un exemple de pouvoir et de contrôle social.
- Jeanne Favret-Saada propose une analyse alternative, centrée sur les contraintes imposées aux femmes dans la société rurale du XIXe siècle.
- L’auteure rejette l’idée d’un acte psychotique pour en faire un révélateur des structures sociales de l’époque.
- Son approche s’inscrit dans une anthropologie attentive aux destins individuels plutôt qu’aux généralités.
Un crime aux multiples interprétations
Le matricide et le fratricide de 1835, commis dans une famille du Poitou, ont longtemps été analysés comme l’expression d’une folie individuelle. Pourtant, comme le rappelle Libération, Michel Foucault y avait vu bien davantage : une illustration des mécanismes de domination et d’oppression au sein des sociétés paysannes. Jeanne Favret-Saada, qui consacre un nouvel ouvrage à ce drame, aborde la question sous un angle différent. Pour elle, ce crime ne peut être dissocié du contexte social et économique dans lequel il s’inscrit. « Ce sont les vies singulières qui m’intéressent », déclare-t-elle dans son livre, soulignant ainsi son refus des interprétations réductrices.
L’anthropologue met en lumière le rôle des femmes dans la société rurale du XIXe siècle, souvent cantonnées à des fonctions domestiques et soumises à des règles strictes. Dans son analyse, le crime de 1835 devient le symptôme d’un système où les femmes, privées de toute autonomie, pouvaient basculer dans la violence lorsqu’elles étaient acculées par des situations impossibles. — Autant dire que Favret-Saada dépasse le cadre traditionnel de l’histoire du crime pour en faire un prisme des rapports de genre de l’époque.
Une méthodologie centrée sur l’individuel et le collectif
Contrairement aux approches qui réduisent les actes criminels à des troubles psychologiques, Jeanne Favret-Saada adopte une démarche qui articule le destin des individus avec les structures collectives. Selon elle, « le crime de la famille Rivière ne peut être compris sans saisir les contraintes qui pesaient sur les femmes ». Son travail s’inscrit dans la lignée des études anthropologiques qui, depuis les années 1970, ont montré l’importance des conditions matérielles dans l’analyse des comportements sociaux.
L’auteure s’appuie sur des archives judiciaires et des témoignages pour reconstituer le parcours des protagonistes. Elle montre comment la pression sociale, la misère économique et l’absence de recours légaux ont pu conduire à un acte aussi radical. — Bref, son approche offre une vision plus nuancée, où le crime n’est plus une aberration, mais le produit d’un environnement oppressif. Cette relecture s’inscrit dans un courant plus large de l’anthropologie, qui cherche à redonner une voix aux acteurs historiques souvent effacés par les grands récits.
Un héritage intellectuel à réévaluer
L’ouvrage de Jeanne Favret-Saada s’inscrit dans une réflexion plus large sur la manière dont l’histoire et l’anthropologie peuvent éclairer les destins individuels. En réexaminant un crime aussi médiatisé que celui de la famille Rivière, l’auteure invite à repenser la frontière entre le normal et le pathologique, entre l’individuel et le collectif. Son travail rappelle que les actes les plus extrêmes s’enracinent souvent dans des réalités sociales qu’il faut savoir décrypter.
Pour Favret-Saada, « étudier ces vies, c’est aussi comprendre comment une société produit ses exclus et ses marginaux ». Cette approche, à la fois méthodique et engagée, pourrait bien marquer un tournant dans l’étude des crimes historiques. D’autant que son livre intervient dans un contexte où les questions de genre et de domination sociale sont plus que jamais au cœur des débats.
À l’heure où les archives judiciaires du XIXe siècle sont de plus en plus accessibles, on peut s’attendre à ce que d’autres affaires similaires soient réexaminées à la lumière de ces nouvelles grilles de lecture. Jeanne Favret-Saada, avec son ouvrage, ouvre ainsi une piste de recherche qui pourrait bien inspirer d’autres chercheurs.
Michel Foucault y voyait un exemple emblématique des mécanismes de pouvoir et de contrôle social dans les sociétés traditionnelles. Selon lui, ce crime révélait les rapports de domination au sein des familles paysannes, notamment à travers la figure de la mère, souvent perçue comme un pivot des structures familiales.