Une série de portraits signée Stephan Gladieu, intitulée « North Korea », est actuellement exposée au Musée des Confluences à Lyon, du 12 juin 2026 au 2 janvier 2028. Cette exposition, qui plonge le visiteur au cœur d’une population souvent invisible, s’appuie sur cinq voyages réalisés entre 2017 et 2020 dans un pays où l’accès à l’information et la liberté de mouvement restent extrêmement restreints. Selon Euronews FR, ce projet photographique vise à offrir une représentation humaine et authentique des Nord-Coréens, bien au-delà des clichés géopolitiques ou des images de propagande.

Ce qu'il faut retenir

  • Plus de 26 millions d’habitants en Corée du Nord, selon l’Organisation mondiale de la santé, dans un pays où l’accès à l’information s’est encore réduit ces dix dernières années, comme l’indique un rapport de 2025 du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.
  • Une série de portraits intitulée « North Korea, composée lors de cinq séjours entre 2017 et 2020, et publiée sous forme de livre en 2020.
  • Stephan Gladieu a privilégié les portraits des habitants plutôt que des paysages ou des lieux vides, afin de donner à voir une humanité souvent ignorée.
  • Une exposition au Musée des Confluences à Lyon jusqu’au 2 janvier 2028, après avoir été exposée sous forme de livre.

Un projet photographique né d’une volonté humaniste

Dès son premier contact avec les autorités nord-coréennes, Stephan Gladieu a précisé qu’il ne photographierait ni l’architecture ni les lieux vides. « Je voulais proposer une représentation du peuple nord-coréen, en sachant que les Nord-Coréens étaient totalement invisibles », a-t-il déclaré à Euronews FR. « Le régime là-bas ne parle pas beaucoup d’eux, et en Europe, aux États-Unis ou en Asie, personne ne se soucie vraiment des Nord-Coréens. » Selon lui, ces portraits agissent comme un miroir : « Je suis simplement là pour faire le relais et placer ceux qui regarderont les images face à eux. On apprend autant sur soi-même que sur la personne en face de soi, comme lors d’une rencontre dans la vie réelle. »

Gladieu, qui a travaillé dans des contextes variés – de la Roumanie post-Ceaușescu à la Namibie, en passant par la découverte de son style « portraits iconiques » – a transposé cette approche en Corée du Nord. « J’ai réfléchi à l’idée de trois couleurs, du même cadrage, et d’apporter le flash dans la rue avec le même type de lumière pour chaque photographie », explique-t-il. Son objectif ? Créer une harmonie visuelle tout en ancrant ses sujets dans leur réalité quotidienne.

Une méthodologie entre contraintes et liberté créative

Pour réaliser ces portraits, Gladieu a sorti dans la rue des éléments classiques du studio, comme les éclairages. « Pour un photographe de rue, c’était très intéressant de transposer des techniques de studio dans l’espace public », souligne-t-il. Influencé par l’iconographie religieuse, il a cherché à construire un message humaniste à travers des images épurées, faciles à appréhender. « J’ai joué avec ce code iconographique pour tenter de construire un message humaniste », précise-t-il. Résultat : des clichés où la lumière éclatante et la symétrie marquée rappellent les magazines de mode, mais où les sujets, photographiés devant des rayons de supermarché ou dans des cabinets médicaux, restent ancrés dans le réel.

Chaque portrait a été réalisé avec une distance standard entre l’appareil et le sujet, éclairé de la même façon. « Je voulais choisir des lieux proches de l’endroit où je rencontrais les gens, afin que tout ce que vous voyez soit réel », explique Gladieu. Parfois, il patientait pendant des heures dans un lieu qui l’inspirait, attendant que les bonnes personnes se présentent. Cette méthode a rassuré ses guides, habitués à un contrôle strict des déplacements. « Cela a permis de créer, au milieu de tout ce contrôle, une bulle de liberté où je pouvais faire des choses qui relevaient de mon choix », confie-t-il.

Des rencontres et des malentendus féconds

Ses cinq séjours, d’une durée moyenne de quinze jours chacun, ont été marqués par des discussions longues avec ses guides pour comprendre où il pouvait se rendre. Cependant, sa position d’« outsider » a souvent compliqué les échanges. « Quand vous n’avez aucune référence commune et que vous voyez la même chose, vous ne l’analysez pas et ne la percevez pas de la même manière », explique-t-il. Même côte à côte, leurs perceptions pouvaient diverger radicalement. « On ne photographie pas les choses si elles ne sont pas totalement achevées », raconte Gladieu, évoquant des désaccords sur la représentation d’ouvriers devant des immeubles en rénovation. « Ce n’était pas un problème politique, mais simplement une question de perfection inachevée. »

Un exemple frappant illustre cette dynamique : lors d’une visite dans un stand de tir, Gladieu a d’abord voulu photographier deux militaires, ce qui lui a été refusé. Ses interlocuteurs lui ont proposé à la place de photographier deux hôtesses vêtues de marron, pistolet à la ceinture. « Quand elles sont arrivées, j’ai vu une cible accrochée sur un mur brun à l’aspect bois », se souvient-il. Le résultat ? Une image où les deux femmes, dos à dos, encadrent la cible, leurs vêtements se fondant dans l’arrière-plan. « Pour moi, c’est une image incroyable », confie-t-il. Cette scène, à la fois surréaliste et réaliste, résume l’équilibre subtil de sa démarche.

Entre contrôle et liberté : le paradoxe nord-coréen

Gladieu était encadré en permanence par des guides anglophones, ce qui limitait sa capacité à se déplacer librement. « En Corée du Nord, on ne va nulle part par soi-même : on vous emmène quelque part, mais vous ne vous y rendez pas seul », explique-t-il. Cette surveillance constante a pesé sur son expérience psychologique. Malgré cela, il a pu observer des détails révélateurs. Par exemple, photographier des personnes seules s’est avéré difficile : « Ils ne sont presque jamais photographiés seuls », note-t-il. Pourtant, même en groupe, ses clichés captent la présence individuelle, ne serait-ce que dans la manière dont les sujets s’organisent pour la photo.

Son processus de prise de vue repose sur une approche minimaliste : « J’essaie de ne rien leur demander et je prends plus de temps que nécessaire pour préparer mes scènes », précise-t-il. Ce temps supplémentaire permet aux modèles de se sentir à l’aise dans leurs vêtements et leur posture. « J’ai eu la chance de les rencontrer dans la vraie vie », conclut-il. « Les gens qui regarderont la collection auront peut-être, eux, la chance de les rencontrer en images. »

Et maintenant ?

L’exposition « North Korea » de Stephan Gladieu, qui a déjà connu une première vie sous forme de livre en 2020, devrait continuer à circuler dans d’autres institutions culturelles en Europe et en Asie après sa présentation à Lyon. Pour les professionnels de la photographie et du journalisme, ce projet soulève des questions sur les limites de la représentation dans des contextes autoritaires. Si l’accès à la Corée du Nord reste aussi restreint qu’aujourd’hui, d’autres artistes pourraient tenter des démarches similaires, mais la prudence des autorités nord-coréennes laisse peu de place à l’optimisme quant à une libéralisation du terrain. L’exposition, quant à elle, restera ouverte au public jusqu’au 2 janvier 2028, offrant une rare fenêtre sur une humanité souvent effacée par les grands récits géopolitiques.

Pour Stephan Gladieu, cette série marque aussi une étape dans sa carrière. Après avoir exploré des contextes post-conflits et des mémoires historiques, il pourrait poursuivre ses travaux sur les populations marginalisées, tout en affinant sa technique de « portraits iconiques ». Les retours du public et des critiques sur cette exposition lyonnaise pourraient influencer ses futurs projets, notamment s’ils sont perçus comme une réussite tant esthétique que documentaire.

Stephan Gladieu a soumis sa demande officielle aux autorités nord-coréennes en précisant dès le départ qu’il souhaitait se concentrer sur les habitants et non sur les paysages ou l’architecture. Ses cinq voyages entre 2017 et 2020, toujours encadrés par des guides, lui ont permis de réaliser sa série « North Korea ». Selon ses propres mots, « ils n’ont jamais vu exactement ce que je faisais, mais avec le temps, ils ont accepté que je revienne ».