La réalisatrice argentine Lucrecia Martel, figure majeure du cinéma contemporain, signe avec « Nuestra tierra » son premier long-métrage documentaire. Ce film retrace les circonstances entourant l’assassinat, en 2009, de Javier Chocobar, chef de la communauté autochtone diaguita de Chuschagasta, dans la province de Tucumán. Selon Le Monde, l’œuvre interroge la violence structurelle exercée par les mécanismes linguistiques et administratifs du pouvoir argentin à l’encontre des populations autochtones.

Ce qu'il faut retenir

  • Lucrecia Martel réalise son premier documentaire intitulé « Nuestra tierra », sorti en 2026.
  • Le film s’articule autour de l’assassinat de Javier Chocobar, chef de la communauté diaguita de Chuschagasta, survenu en 2009.
  • Javier Chocobar fut victime d’une expropriation de terres, un conflit foncier typique des tensions entre communautés autochtones et intérêts économiques en Argentine.
  • Martel utilise ce cas pour analyser l’arbitraire du langage dominant et ses outils institutionnels dans l’oppression des peuples originaires.
  • L’œuvre s’inscrit dans une réflexion plus large sur la justice sociale et linguistique en Amérique latine.

Un documentaire ancré dans un drame historique

Le 12 octobre 2009, Javier Chocobar, leader de la communauté diaguita de Chuschagasta, est tué par balle lors d’un conflit lié à l’occupation de terres ancestrales. Selon les documents judiciaires cités par Le Monde, cette affaire illustre les tensions récurrentes entre les communautés autochtones et les propriétaires terriens, souvent soutenus par des réseaux politiques locaux. La justice argentine a mis plusieurs années à instruire ce dossier, révélant les lenteurs et les biais du système judiciaire face à ces conflits.

Lucrecia Martel, connue pour ses fictions comme « La Ciénaga » (2001) ou « Zama » (2017), s’empare ici d’un sujet réel pour son premier documentaire. Elle y déconstruit les récits officiels et met en lumière la manière dont le langage juridique et médiatique sert à légitimer des expropriations. « Le langage n’est pas neutre, il est un outil de pouvoir », a-t-elle expliqué lors d’un entretien publié par Le Monde.

L’arbitraire du langage comme outil de domination

Dans « Nuestra tierra », Martel explore comment les discours dominants — qu’ils soient politiques, médiatiques ou administratifs — participent à la marginalisation des peuples autochtones. Le film s’appuie sur des archives judiciaires, des témoignages et des analyses linguistiques pour démontrer comment les mots et les catégories juridiques ont été utilisés pour délégitimer les revendications territoriales de la communauté diaguita. « Les mots peuvent tuer autant que les balles », souligne la réalisatrice dans une déclaration rapportée par Le Monde.

Ce travail s’inscrit dans le prolongement de ses réflexions cinématographiques sur les rapports de domination. Martel, dont les œuvres ont souvent été saluées pour leur audace formelle, choisit ici un format documentaire pour ancrer son propos dans une réalité tangible. Le film interroge ainsi la responsabilité des artistes et des intellectuels dans la lutte pour la justice sociale.

Un contexte politique et social toujours tendu en Argentine

Le cas de Javier Chocobar s’inscrit dans un contexte plus large de conflits fonciers en Argentine, où les communautés autochtones luttent depuis des décennies pour la reconnaissance de leurs droits territoriaux. Selon des rapports officiels cités par Le Monde, plus de 1 500 conflits liés à la terre ont été recensés depuis 2010, impliquant des milliers de familles autochtones. Les gouvernements successifs, qu’ils soient de gauche ou de droite, peinent à faire appliquer les lois reconnaissant les droits des peuples originaires, comme la loi 26.160 adoptée en 2006.

« Nuestra tierra » s’adresse autant au public argentin qu’international, invitant à une prise de conscience sur les mécanismes de l’oppression. Martel évite cependant tout manichéisme, préférant une approche nuancée qui donne la parole aux différents acteurs du conflit. Le film a d’ailleurs été projeté en avant-première lors du Festival international du film de Mar del Plata en novembre 2025, où il a suscité des débats animés sur la place des peuples autochtones dans la société argentine.

Et maintenant ?

La sortie de « Nuestra tierra » coïncide avec un regain d’attention médiatique sur les droits des peuples autochtones en Argentine. Plusieurs organisations, dont le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, ont appelé à une accélération des procédures de restitution des terres. Par ailleurs, le film pourrait alimenter les discussions au Congrès argentin, où un projet de loi visant à renforcer la protection des territoires autochtones est en discussion depuis 2024. La réalisatrice, quant à elle, a indiqué vouloir poursuivre son exploration des thèmes sociaux à travers de nouveaux projets cinématographiques.

Pour la communauté diaguita de Chuschagasta, l’espoir reste entier, même si les avancées judiciaires se font attendre. Comme l’a rappelé un porte-parole de l’association Lhaka Honhat, partenaire du film, « la terre n’est pas un bien, elle est notre mémoire et notre avenir ».

Le titre, qui signifie « Notre terre » en espagnol, reflète le cœur du documentaire : la lutte des communautés autochtones pour la reconnaissance de leurs droits territoriaux. Lucrecia Martel utilise cette expression pour souligner l’appropriation collective et historique de ces terres, bien au-delà d’une simple revendication juridique.