D’après Euronews FR, le Premier ministre hongrois Péter Magyar a levé début juin le veto historique de Budapest contre la candidature ukrainienne à l’Union européenne, mais bloque désormais toute accélération du processus. Une décision qui contraste avec les attentes de Bruxelles et de Kyiv, alors que le nouveau gouvernement hongrois justifie son attitude par la défense des intérêts nationaux et des minorités.
Ce qu'il faut retenir
- Magyar a levé le veto hongrois sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE début juin, mettant fin à la politique de Viktor Orbán qui bloquait le processus depuis des années.
- Lors du sommet du Conseil européen de juin, il a exigé la suppression d’un passage des conclusions appelant à l’ouverture « dès que possible » des blocs de négociation restants avec l’Ukraine.
- Un accord bilatéral sur les droits de la minorité hongroise en Ukraine a permis cette levée de veto, mais les détails de cet accord restent confidentiels.
- Magyar s’oppose à une accélération du processus, invoquant notamment la situation des pays des Balkans occidentaux, candidats à l’UE depuis des années.
- Le Premier ministre hongrois a obtenu en contrepartie le déblocage de 16,4 milliards d’euros de fonds européens gelés, sans lien officiel avec la question ukrainienne.
- Une nouvelle décision cruciale est attendue lors du Conseil Affaires générales de l’UE en juillet, où les États membres devront trancher sur l’ouverture de deux blocs de négociation supplémentaires.
Un geste symbolique pour marquer la rupture avec Orbán
Dès son investiture, Péter Magyar a envoyé un signal fort à l’Union européenne en levant le veto hongrois sur la candidature ukrainienne, une décision saluée par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et António Costa, président du Conseil européen. « C’est un tournant après des années de blocage systématique par Viktor Orbán », rappelle Dániel Hegedűs, directeur adjoint de l’Institut für Europäische Politik, interrogé par Euronews FR.
Pourtant, Magyar a rapidement tempéré les attentes. Lors de son premier sommet à Bruxelles, il a refusé toute mention d’une accélération du processus d’adhésion, allant jusqu’à exiger la suppression d’un paragraphe des conclusions conjointes proposant l’ouverture « dès que possible » des blocs de négociation restants. « Nous avons retiré beaucoup de choses du texte pour éviter toute suggestion qu’une fois le premier bloc ouvert, tous les autres le seraient soudainement », a-t-il expliqué. « Nous ne pensons pas que ce serait une bonne idée. »
Un accord sur les minorités comme condition sine qua non
L’ouverture du premier bloc de négociation a été rendue possible grâce à un compromis entre Budapest et Kyiv sur les droits de la minorité hongroise en Ukraine, notamment dans la région de Transcarpatie. Péter Magyar a conditionné sa levée du veto à la prise en compte des revendications de cette communauté, un sujet de tension récurrent entre les deux pays. « La condition posée par le gouvernement hongrois était claire : les besoins éducatifs et linguistiques de cette minorité devaient être garantis », précise Hegedűs.
Pourtant, les détails de cet accord restent opaques. Ni Budapest ni Kyiv n’ont communiqué publiquement sur son contenu, ce qui soulève des interrogations sur sa mise en œuvre future. « S’ils affirment maintenant vouloir voir l’application de cet accord avant d’ouvrir les blocs restants, je me demande si cette position a été clairement exposée lors des négociations bilatérales », s’interroge l’analyste. Magyar avait par ailleurs évoqué une rencontre avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans la région de Transcarpatie une fois l’accord signé, mais celle-ci n’a pas encore eu lieu.
Un positionnement dicté par la politique intérieure
Malgré la levée du veto, Péter Magyar maintient une ligne ferme contre une adhésion accélérée de l’Ukraine, une position qui reflète les contraintes politiques internes en Hongrie. Selon les sondages cités par Hegedűs, la majorité des Hongrois s’opposent à l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, une opinion largement façonnée par la propagande anti-ukrainienne orchestrée sous le gouvernement Orbán. « Magyar doit naviguer entre les attentes européennes et les pressions des partis nationalistes comme Fidesz ou Mi Hazánk, qui l’accusent de trop de complaisance envers Kyiv », explique l’expert.
Ancien membre éminent de Fidesz, Magyar a rompu avec Orbán en 2024 pour fonder son propre parti, Tisza, se présentant comme une figure réformatrice. Pourtant, son discours reste teinté de nationalisme, comme en témoigne une récente déclaration selon laquelle la Hongrie serait « l’un des rares pays au monde à avoir des frontières avec elle-même », une formule qui a suscité des critiques.
L’argument des Balkans occidentaux, un écran de fumée ?
Magyar justifie son opposition à l’accélération du processus ukrainien par la nécessité de donner la priorité aux pays des Balkans occidentaux, candidats à l’UE depuis des années. « Cela envoie un mauvais signal à des pays comme le Monténégro, l’Albanie, la Macédoine du Nord ou la Serbie, qui ont engagé des réformes profondes, parfois au prix de changements constitutionnels », a-t-il argumenté. Pourtant, cette position est contestée par les observateurs. « De nombreux candidats des Balkans ont déjà avancé rapidement dans l’ouverture des blocs de négociation. L’argument de Magyar semble davantage relever de la stratégie de communication que d’une réelle préoccupation », souligne Hegedűs.
La Commission européenne, de son côté, a revu à la baisse ses ambitions : elle ne table plus sur l’ouverture des cinq blocs restants en juillet, mais seulement de deux. Une concession qui illustre la difficulté à concilier les positions des États membres.
D’après les analystes, la Hongrie pourrait utiliser ces négociations pour obtenir des concessions supplémentaires, que ce soit sur le plan financier ou politique. « Rien n’indique pour l’instant que Magyar soit prêt à céder sur le fond, mais la pression de Bruxelles pourrait l’y contraindre », estime Hegedűs. Une chose est sûre : le processus d’adhésion de l’Ukraine, déjà complexe, se heurte désormais à de nouveaux obstacles.