Alors que le débat sur le réarmement européen prend de l’ampleur, notamment sous l’impulsion de figures politiques allemandes comme Friedrich Merz, le philosophe allemand Peter Sloterdijk publie Le Livre de l’Europe, une série de réflexions qui interrogent les mythes fondateurs du Vieux Continent. Dans un entretien accordé au Figaro, il analyse la difficulté des Européens à renoncer à leur statut de « spectateurs de l’histoire », un rôle qu’ils semblent vouloir préserver coûte que coûte face à la puissance militaire américaine.
Ce qu'il faut retenir
- Peter Sloterdijk, philosophe allemand, publie Le Livre de l’Europe, une réflexion sur les mythes européens et leur rapport à l’histoire.
- Il évoque le « privilège du non-combattant », un statut que les Européens cherchent à conserver malgré les évolutions géopolitiques récentes.
- Les déclarations de Sloterdijk interviennent dans un contexte où l’Allemagne, sous l’impulsion de Friedrich Merz, relance le débat sur son réarmement.
- Le philosophe rappelle que l’Europe a historiquement occupé une place de spectatrice face aux empires mondiaux, une posture aujourd’hui remise en cause.
- Selon lui, cette tentation du réarmement reflète une volonté de s’affranchir de la tutelle américaine, mais aussi une peur de l’engagement militaire.
Un statut historique en question
Peter Sloterdijk, professeur à l’université de la Bundeswehr et auteur de plusieurs ouvrages majeurs comme La Guerre d’après. L’Occident face à Poutine, revient dans cet entretien sur une division millénaire de l’humanité : d’un côté, ceux qui « font » l’histoire, de l’autre, ceux qui la regardent se dérouler. « Depuis quelques milliers d’années, l’humanité est coupée en deux entre ceux qui font l’histoire mondiale et ceux qui ont le triste privilège de regarder », explique-t-il au Figaro. Cette fracture s’est cristallisée, selon lui, avec le prophétisme judaïque, qui a développé une conscience historique fondée sur l’observation des empires éphémères – égyptien, mésopotamien – et de leur chute inéluctable.
Pour Sloterdijk, cette posture de spectateur n’a jamais vraiment quitté l’Europe, même après les deux guerres mondiales. « Les Européens ont le privilège d’être devenus les spectateurs de l’histoire », avait-il déclaré il y a deux ans, lors de ses cours au Collège de France. Pourtant, la donne géopolitique a radicalement changé depuis : les États-Unis, sous l’administration de Donald Trump, ont multiplié les menaces d’annexion territoriale, comme celle du Groenland en 2024, tandis que la Russie de Vladimir Poutine menaçait régulièrement l’Europe de son arsenal nucléaire. Autant dire que le statut de non-combattant, s’il a longtemps permis à l’Europe d’éviter les conflits directs, est aujourd’hui contesté.
Le réarmement allemand et ses échos européens
La réflexion de Sloterdijk prend une résonance particulière à l’heure où Friedrich Merz, président de la CDU et figure montante de la droite allemande, cite régulièrement ses travaux pour justifier un réarmement massif de l’Allemagne. Berlin, sous l’impulsion de Merz, a déjà annoncé en 2025 une augmentation de son budget militaire à 2 % du PIB, conformément aux exigences de l’OTAN, mais aussi en réponse aux provocations russes en Europe de l’Est. Ce tournant s’inscrit dans un mouvement plus large : la Pologne a porté son budget de défense à 4 % de son PIB en 2026, tandis que la France a relancé son industrie d’armement, notamment via le programme SCAF (Système de Combat Aérien du Futur).
Sloterdijk nuance cependant cette dynamique. Pour lui, le réarmement européen ne relève pas seulement d’une logique stratégique, mais aussi d’un « complexe de culpabilité » lié à l’histoire militaire du continent. « Les Européens veulent à tout prix garder le privilège du non-combattant », souligne-t-il. Ce refus de s’engager pleinement dans les conflits mondiaux – illustré par la réticence à participer aux opérations extérieures comme en Ukraine – reflète une peur de répéter les erreurs du passé, mais aussi une dépendance persistante envers les États-Unis pour leur sécurité. Pourtant, comme le rappelle le philosophe, cette posture devient de plus en plus intenable à mesure que l’Amérique se recentre sur sa propre puissance et réduit son engagement en Europe.
L’Europe entre mythes et réalités géopolitiques
Dans Le Livre de l’Europe, Sloterdijk explore les « mythologies européennes », ces récits fondateurs qui ont façonné l’identité du continent. Parmi eux, celui de l’Europe comme « puissance civile », un modèle qui aurait rejeté la guerre au profit du droit et de la diplomatie. Pourtant, cette représentation, popularisée après 1945, est aujourd’hui battue en brèche par les crises successives – guerre en Ukraine, tensions en mer de Chine, montée des nationalismes. « L’Europe se voit comme un acteur moral, mais elle reste dépendante des rapports de force », analyse-t-il. Ce décalage entre l’image qu’elle renvoie et la réalité de sa puissance militaire explique en partie sa réticence à assumer un rôle de leader stratégique.
Le philosophe pointe également une contradiction majeure : l’Europe aspire à une autonomie stratégique, mais elle peine à se doter des moyens militaires nécessaires. Les initiatives comme la Coopération structurée permanente (PESCO) ou le Fonds européen de défense, lancés en 2017, n’ont produit que des résultats limités. En 2026, seulement 23 % des équipements militaires européens sont produits en Europe, contre 50 % aux États-Unis. Ce retard technologique et industriel handicape sérieusement ses ambitions, alors que Washington impose des restrictions croissantes à ses alliés, comme l’a montré le blocage récent de la vente de chasseurs F-35 à la Hongrie.
Pour Sloterdijk, la question n’est pas tant de savoir si l’Europe doit se réarmer, mais comment elle peut le faire sans renoncer à son identité. « Le défi n’est pas militaire, mais culturel », conclut-il. Un défi qui, s’il n’est pas relevé, pourrait bien condamner le Vieux Continent à une nouvelle forme de marginalisation historique.
Selon le philosophe, il s’agit d’un statut historique selon lequel l’Europe, après les deux guerres mondiales, a choisi de se positionner comme une puissance « civile », évitant les conflits directs au profit de la diplomatie et du droit. Ce privilège, qui a permis au continent de se reconstruire, est aujourd’hui remis en cause par l’évolution du contexte géopolitique.
