Selon Courrier International, dans les vastes étendues finlandaises, une pratique automobile singulière rassemble des milliers de jeunes : le pilluralli. Ce phénomène, qui consiste à rouler sans destination précise au volant de véhicules souvent customisés, s’impose comme un véritable phénomène culturel dans le pays nordique. Dérivé de l’argot finnois pillu (signifiant « chatte » dans un sens argotique) et ralli (rassemblement), ce terme désigne à la fois une activité et une sous-culture bien ancrée depuis plusieurs décennies.

Ce qu'il faut retenir

  • Une pratique ancrée dans la culture jeune finlandaise : le pilluralli se manifeste par des rassemblements informels de conducteurs et passagers, principalement dans des zones rurales et urbaines, souvent équipés de véhicules personnalisés.
  • Une tradition qui transcende les classes sociales : bien que plus visible dans les régions pauvres et rurales du nord, ce phénomène concerne toutes les couches de la société finlandaise.
  • Un univers esthétique et social distinct : les participants s’adonnent à cette activité avec des véhicules souvent équipés de systèmes audio imposants, et partagent une ambiance festive mêlant musique, alcool et convivialité.
  • Un phénomène photographié et documenté : le photographe Jussi Puikkonen, originaire de Finlande, a immortalisé cette pratique à travers une série intitulée Cruise – Pilluralli, initiée lors de son retour temporaire dans le pays pendant la pandémie de Covid-19.
  • Des traces visibles dans le paysage finlandais : traces de pneus sur les routes enneigées, points de rencontre habituels devant des centres commerciaux, ou encore véhicules stationnés dans des parkings de grandes surfaces, autant de signes de cette culture automobile débridée.

Des kilomètres sans but, une tradition sans âge

Dans le nord de la Finlande, notamment à Rovaniemi – ville connue pour être la capitale officielle du père Noël –, des jeunes comme Reidar Hangasvaara ou Rasmus Kerimaa parcourent des dizaines de milliers de kilomètres au volant de voitures modifiées. Selon Jussi Puikkonen, qui a grandi dans une région rurale où « l’on est assez désœuvré », cette pratique répond à un besoin de socialisation et de liberté dans des territoires vastes et peu densément peuplés. Tuuli Palovaara, jeune conductrice accompagnée par le photographe, incarne cette génération qui fait du pilluralli bien plus qu’un simple loisir : un véritable rite de passage.

À Oulu, ville côtière du nord-ouest, des groupes comme Joona Ahonen, Lotta Impola, Olavi Viio, Anton Halkola et Matias Koistinen se retrouvent régulièrement à bord d’une vieille Mercedes customisée. Les passagers, souvent assis à l’arrière avec des bouteilles d’alcool à la main, profitent d’un trajet sans itinéraire fixe. Les véhicules, parfois équipés de volants roses ou de systèmes audio surpuissants, reflètent une identité visuelle forte, presque festive. « Je me suis surtout promené dans le nord de la Finlande, plus pauvre et plus rural, où ce phénomène est plus prégnant », explique Jussi Puikkonen, soulignant que le pilluralli n’est pas réservé à une classe sociale particulière.

Une esthétique et une ambiance qui fascinent

L’idée de documenter cette pratique est née pendant la pandémie, lorsque le photographe, alors résident à Amsterdam, est retourné temporairement en Finlande. C’est en découvrant un documentaire sur le pilluralli qu’il a été captivé par l’univers coloré et décalé de cette sous-culture. Les images de Jussi Puikkonen, publiées dans sa série Cruise – Pilluralli, mettent en lumière des scènes à la fois ordinaires et surréalistes : des traces de pneus dans la neige à Kotka (sud de la Finlande), des rassemblements devant le centre commercial Revontuli à Rovaniemi, ou encore des conducteurs comme Lari Peltoketo et Atte à Raahe, petite ville de la côte septentrionale.

Les femmes ne sont pas en reste : à Tornio, dans le nord-ouest, des conductrices comme Maria Keskitalo, Sofia Pitkänen, Jessica Ojanperä et Pinja Rahtu participent activement à cette culture. À Vantaa, dans la banlieue d’Helsinki, une Mercedes modifiée circule également, preuve que le pilluralli dépasse les clivages géographiques. Les photographies de Jussi Puikkonen révèlent une esthétique brute, presque cinématographique, où la voiture devient un symbole de liberté et de rébellion juvénile.

Un phénomène aux multiples visages

Le pilluralli se décline sous plusieurs formes. Dans les grandes villes comme Helsinki, il prend parfois l’allure de rassemblements improvisés dans des parkings de centres commerciaux, où les jeunes se retrouvent pour discuter, écouter de la musique et, surtout, conduire. À Eerikinkartanontie, près de la capitale, les traces de pneus sur la chaussée témoignent de ces virées nocturnes ou dominicales. À Rovaniemi, des points de rencontre attitrés, comme le parking d’un centre commercial, servent de QG aux aficionados du pilluralli.

Les véhicules, souvent des modèles anciens ou importés, sont customisés avec soin : enceintes intégrées dans les portières, éclairages LED, peintures vives. Certains conducteurs, comme ceux croisés à Oulu, poussent la personnalisation jusqu’à modifier l’intérieur du véhicule, comme ce volant rose qui contraste avec l’image traditionnelle de la conduite finlandaise. « On comprend cette envie de s’évader, surtout quand les paysages sont aussi grands et vides », confie Jussi Puikkonen, qui a lui-même grandi dans un environnement où l’ennui pouvait pousser à ce type de pratiques.

Et maintenant ?

Si le pilluralli reste avant tout une activité informelle et spontanée, son ancrage dans la culture jeune finlandaise pourrait évoluer avec le temps. Les autorités locales pourraient, à terme, chercher à encadrer ces rassemblements pour des raisons de sécurité routière, notamment dans les zones urbaines. Pour l’instant, cependant, cette pratique reste largement tolérée, voire encouragée en tant qu’exutoire social. Les prochaines années diront si le pilluralli conservera son caractère marginal ou s’il intégrera davantage les codes de la société finlandaise moderne.

Pour Jussi Puikkonen, cette série photographique n’est qu’un début. Il envisage de poursuivre son travail pour documenter l’évolution de cette sous-culture, notamment à travers les réseaux sociaux, où des communautés de pilluralli partagent leurs exploits en ligne. Une chose est sûre : tant que les vastes routes finlandaises offriront de l’espace, et tant que la jeunesse cherchera un exutoire, le pilluralli continuera de rouler, sans destination précise, mais avec une identité bien à lui.

Non, le pilluralli n’est pas interdit en Finlande. Il s’agit d’une pratique informelle et tolérée, bien que les autorités locales puissent surveiller les rassemblements pour des raisons de sécurité routière, notamment en cas de comportements dangereux ou de nuisances publiques. Aucune loi ne cible spécifiquement cette activité, qui reste avant tout une question de culture jeune et d’usage de l’espace public.