La plus grande réserve d’eau souterraine d’Europe, s’étendant sur près de 300 kilomètres entre Francfort, Bâle et Strasbourg, est fortement contaminée par des pesticides, des résidus médicamenteux et des PFAS, selon une étude publiée en juin 2026 par Euronews FR.

Ce qu'il faut retenir

  • Un réservoir de 150 milliards de m³, soit l’équivalent de trois lacs de Constance, alimente plus de cinq millions de personnes en eau potable.
  • 96 % des 1 500 points de mesure analysés dans le cadre de l’étude Ermes-II présentent une contamination par au moins un micropolluant.
  • L’acide trifluoroacétique (TFA), un PFAS omniprésent, dépasse les seuils réglementaires à 59 % des sites.
  • Les principales sources de pollution sont l’agriculture intensive, les stations d’épuration et les activités industrielles.

Une ressource vitale sous pression

Entre Francfort-sur-le-Main et Bâle, à cheval sur l’Allemagne, la France et la Suisse, s’étend la plus grande nappe phréatique d’Europe. Ce réservoir, enfoui sous terre et invisible à l’œil nu, contient quelque 150 milliards de mètres cubes d’eau – un volume équivalent à celui de trois lacs de Constance réunis. Selon Euronews FR, cette réserve alimente en eau potable près de cinq millions d’habitants, tout en jouant un rôle écologique majeur pour les zones humides du Rhin supérieur.

Mais ce trésor naturel est aujourd’hui menacé. Une étude transfrontalière, Ermes-II, publiée en juin 2026, révèle une contamination généralisée de cette nappe par des produits phytosanitaires, des résidus de médicaments et des composés chimiques industriels. Parmi ces polluants figurent les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), surnommées « polluants éternels » en raison de leur persistance dans l’environnement.

Une pollution aux origines multiples

Les résultats de l’étude Ermes-II, menée sur trois ans, sont sans appel : 96 % des 1 500 points de mesure répartis entre le sud de l’Allemagne, le nord de la Suisse et l’est de la France présentent une contamination par au moins un micropolluant. Les produits phytosanitaires, issus de l’agriculture intensive, constituent la principale source de pollution. Cependant, les villes, les sites industriels et les stations d’épuration contribuent également à dégrader la qualité de l’eau souterraine.

Les analyses ont porté sur l’eau brute, c’est-à-dire avant traitement. L’eau potable distribuée au public n’est donc pas prélevée directement dans la nappe, mais subit un traitement spécifique pour répondre aux normes sanitaires. La qualité de l’eau brute influence cependant l’ampleur des traitements nécessaires, ce qui pose la question de la durabilité de ce système à long terme.

L’acide trifluoroacétique, un polluant omniprésent

Parmi les substances les plus préoccupantes figure l’acide trifluoroacétique (TFA), un PFAS particulièrement répandu dans les eaux souterraines. Selon les experts de l’étude, le TFA est présent dans l’environnement de manière quasi généralisée. À 59 % des points de mesure, les valeurs limites pour l’eau potable sont dépassées. Les scientifiques soulignent également l’existence d’un « effet cocktail » : lorsque plusieurs polluants sont présents simultanément, leur toxicité peut se renforcer, même à faible dose. Les conséquences exactes sur la santé humaine et les écosystèmes restent toutefois mal connues.

« Les résultats montrent que la protection des eaux souterraines reste confrontée à d’importants défis. Ces données constituent une base solide pour relever ces défis et définir des mesures concrètes. »
Dr Dirk Grünhoff, président de l’Office régional de l’environnement en Rhénanie-Palatinat

Un écosystème souterrain méconnu et précieux

La nappe phréatique du Rhin supérieur abrite également une biodiversité remarquable, souvent ignorée. En 2013, des chercheurs de l’université de Coblence-Landau y ont découvert une espèce de crustacé souterrain, Parabathynella baden-wuerttembergensis, endémique à cette région. Ce micro-organisme, qualifié de « fossile vivant » par l’Office de l’environnement du Bade-Wurtemberg, joue un rôle clé dans l’épuration naturelle de l’eau en fragmentant la matière organique et en éliminant les bactéries. Son existence remonte à plus de 200 millions d’années, ce qui témoigne de la stabilité de cet écosystème souterrain.

Les eaux souterraines de la vallée du Rhin sont parfois comparées à un « musée vivant de l’histoire de la Terre », tant leur préservation est exceptionnelle. Pourtant, leur dégradation progressive pourrait menacer cette biodiversité unique, en plus de la qualité de l’eau potable.

Une profondeur insoupçonnée et une exploration limitée

L’eau souterraine se situe généralement à quelques mètres, voire quelques centaines de mètres de profondeur. Pourtant, dans le fossé rhénan, les forages atteignent des profondeurs record. L’opération « Frankenthal 10 », menée entre Mannheim et Worms, a atteint 3 335 mètres, faisant de ce forage le plus profond jamais réalisé en Allemagne. À Heidelberg, le « trou de Heidelberg », dont la nappe phréatique se situe à plus de 500 mètres, illustre la complexité géologique de cette région. Pour certains secteurs, les chercheurs estiment que leur niveau d’exploration reste comparable à celui des abysses marins.

Cette méconnaissance partielle des ressources souterraines complique l’évaluation précise de leur état et des risques associés. Les analyses régulières, menées depuis 1991, sont donc essentielles pour suivre l’évolution de la qualité de l’eau et adapter les mesures de protection.

Et maintenant ?

Les résultats de l’étude Ermes-II devraient servir de base pour définir des mesures concrètes de protection des eaux souterraines. Plusieurs pistes sont envisagées, comme la réduction de l’usage des pesticides en agriculture, l’amélioration des stations d’épuration ou encore le renforcement des contrôles industriels. Une prochaine échéance à suivre sera la publication des recommandations officielles par les autorités environnementales des trois pays concernés, attendue d’ici la fin de l’année 2026. La question reste cependant ouverte : ces mesures suffiront-elles à inverser la tendance, alors que la pression anthropique sur cette ressource ne cesse de croître ?

La protection de la plus grande nappe phréatique d’Europe est un enjeu transfrontalier qui dépasse les frontières nationales. Si son épuisement semble peu probable à court terme, sa contamination progressive pourrait, à terme, remettre en cause la qualité de l’eau potable pour des millions de personnes. Une surveillance accrue et des actions coordonnées entre la France, l’Allemagne et la Suisse seront indispensables pour préserver ce trésor souterrain.