Quinze ans après la découverte des corps de sa femme et de ses quatre enfants sous la terrasse de leur maison nantaise, l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès continue de nourrir la fiction. Selon Franceinfo – Culture, l’ancien ingénieur devenu le fugitif le plus célèbre de France a inspiré trois films, un téléfilm, une série, une dizaine de romans et même une bande dessinée. Une profusion d’œuvres qui interroge : comment des artistes s’emparent-ils d’un drame réel pour en faire un récit ?
Ce qu'il faut retenir
- Trois films, un téléfilm, une série, une dizaine de romans et une BD ont été inspirés par l’affaire Dupont de Ligonnès depuis 2011.
- L’écrivain Thibault de Montaigu a remporté le prix de Flore 2020 pour La Grâce, un roman né de son enquête sur le quintuple meurtre.
- Le téléfilm La Part du soupçon (TF1, 2019) et la série Un homme ordinaire (M6, 2020) ont marqué les premières adaptations fictionnelles du cas.
- Le film Les Pistolets en plastique (2024) de Jean-Christophe Meurisse a choisi une approche trash, tandis que Paul Sanchez est revenu ! (2018) imagine le fugitif réapparaître dix ans plus tard.
Une affaire qui résiste à l’épuisement médiatique
Le 21 avril 2011, les corps d’Agnes Dupont de Ligonnès, de ses quatre enfants — Arthur, Thomas, Anne et Benoît — ainsi que celui de leur chien sont découverts sous une terrasse à Nantes. Leur père, Xavier Dupont de Ligonnès, alors âgé de 51 ans, devient immédiatement le principal suspect. Sa disparition la veille de Pâques, après avoir laissé des lettres à ses proches évoquant un départ aux États-Unis, alimente pendant des années spéculations et théories. Pourtant, malgré les recherches et les signalements, aucun élément concret ne permet de le localiser.
Cette absence de conclusion a paradoxalement nourri l’imaginaire collectif. Selon Yves Thomas, scénariste de Paul Sanchez est revenu !, « il y a toute une légende qui s’est créée autour de sa disparition ». Une légende que les artistes exploitent à leur manière, transformant l’homme en personnage de fiction, libre à eux de combler le « trou dans le réel » laissé par son évanouissement. « Un homme qui disparaît en 2011, à l’heure des téléphones portables, du GPS et de la carte bleue, c’est un sujet incroyable », souligne l’écrivain Thibault de Montaigu.
La fiction s’empare du cas, une décennie après le drame
Si les documentaires et les enquêtes journalistiques ont dominé les premières années, la fiction n’a osé s’emparer du sujet qu’à partir de 2019. Julien Messemackers, scénariste de la série Un homme ordinaire diffusée sur M6, raconte comment TF1 a précipité la mise en chantier d’un téléfilm concurrent : « TF1 a précipité la mise en chantier du téléfilm dont j’ai écrit le scénario quand M6 a annoncé qu’ils allaient réaliser une série. La une voulait être la première à diffuser sa fiction sur le sujet. »
L’approche adoptée par les créateurs varie selon les supports. Dans Un homme ordinaire, M6 mise sur le mimétisme avec un Arnaud Ducret caméflé en Xavier Dupont de Ligonnès. « Au début du tournage, j’appelle Arnaud sur le plateau, et je lui prête mes lunettes. Je me suis dit aussitôt : ‘C’est pas possible, c’est son portrait craché’ », se souvient le réalisateur Pierre Aknine. Le téléfilm La Part du soupçon, avec Kad Merad dans le rôle-titre, adopte quant à lui une narration quasi documentaire, malgré quelques écarts par rapport aux faits. « On a été trop proches des faits, on a manqué d’un point de vue sur l’histoire », admet le metteur en scène.
Des œuvres qui jouent avec les codes du polar et du vrai crime
Certaines créations s’inspirent directement de l’affaire pour en faire une trame narrative. C’est le cas de Paul Sanchez est revenu ! (2018), où Laurent Lafitte incarne un criminel disparu depuis dix ans, traqué par la seule gendarme qui croit à son retour (interprétée par Zita Hanrot). Le film de Patricia Mazuy joue sur la ressemblance avec la cavale de Xavier Dupont de Ligonnès, notamment avec une scène où le personnage tient dans ses mains le roman Disparu à jamais de Harlan Coben, comme une référence ironique aux théories sur la disparition de l’ingénieur nantais. « À ce moment-là, il sait qu’il est recherché. Ça ressemble fort à une mise en scène », confirme le journaliste Jean-Michel Laurence, auteur de Le Mystère Dupont de Ligonnès.
D’autres œuvres préfèrent explorer les zones d’ombre du personnage. Samuel Doux, auteur de L’Éternité de Xavier Dupont de Ligonnès, s’est plongé dans ses échanges par mail, ses écrits sur des forums catholiques et son site de défense mis en ligne par sa famille. Sa conclusion ? « Son but, c’est qu’on ne cesse jamais de parler de lui, comme on continue à parler de Jésus aujourd’hui. » Une analyse que partage Romain Puértolas, qui a imaginé dans Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès (2024) une réapparition du fugitif dans les Pyrénées, auprès d’un voisin ignorant tout de son passé.
Fiction et cas de conscience : jusqu’où représenter l’indicible ?
Cette profusion de récits pose inévitablement la question du traitement de l’horreur. Certains artistes choisissent de contourner les scènes de meurtre. « Je n’ai pas pu. C’est là que mon enquête s’est arrêtée », reconnaît Thibault de Montaigu, qui bifurque vers une quête spirituelle dans La Grâce. D’autres, à l’inverse, adoptent une approche frontale. C’est le cas de Jean-Christophe Meurisse avec Les Pistolets en plastique (2024), sélectionné au Festival de Cannes. « J’avais envie d’avoir un jugement sur le personnage », explique-t-il. Le film montre une scène où une adolescente se réveille alors que son père braque un fusil sur sa tempe, avant de l’abattre. « C’est très réfléchi du point de vue du monstre », précise-t-il.
L’interprétation du personnage central soulève aussi des dilemmes. Erico Salamone, qui a prêté son visage à Xavier Dupont de Ligonnès dans un docu-fiction pour M6 en 2018, insiste : « Je ne me sentais pas habité par ce personnage, mais il fallait l’interpréter de la façon la plus sincère pour le rendre humain. » Une nuance que partage Vincent Valette, auteur de la seule bande dessinée consacrée à l’affaire, La Traque. « On ne peut pas en faire un héros », explique-t-il, précisant qu’il utilise des codes visuels comme des lunettes rouges pour évoquer une forme de mal absolu.
Une affaire devenue phénomène de société
Avec le temps, Xavier Dupont de Ligonnès est devenu une figure ambiguë, entre icône et repoussoir. Son nom circule désormais dans la culture populaire, des mèmes internet aux sketchs. « C’est devenu une marque, un sujet de mèmes sur internet, il y a même des sketchs sur lui », observe Romain Puértolas, oubliant au passage un chant de supporters du FC Nantes jugé de mauvais goût. Pour Jean-Michel Laurence, l’affaire illustre « la boîte à fantasmes que le drame familial a générés », soulignant que « Xavier Dupont de Ligonnès fait désormais partie intégrante d’une pop culture subversive ».
Les œuvres s’emparent de plus en plus du vrai nom du fugitif, malgré les contraintes juridiques. « Avec mon éditeur, on avait convenu que ça n’avait pas de sens si on ne pouvait pas utiliser le nom », explique Samuel Doux. Une décision qui a nécessité l’intervention d’un juriste pour vérifier la sourcedes propos et éviter toute diffamation. Au cinéma, Jean-Christophe Meurisse raconte avoir voulu apposer un « XDDL vieilli » sur l’affiche de Les Pistolets en plastique, avant d’y renoncer pour des raisons juridiques. « On assumait de surfer sur la popularité de l’affaire. On pensait que c’était une bonne idée marketing… Mais ça n’a pas marché si bien que ça. Beaucoup de gens ne l’ont pas reconnu », admet-il.
Xavier Dupont de Ligonnès incarne aujourd’hui un cas d’école pour les auteurs de polars et de récits de vrai crime. Comme le souligne Thibault de Montaigu en évoquant les classiques étudiés au lycée : « Vous saviez que Le Rouge et le Noir est inspiré d’un fait divers que Stendhal a lu dans une gazette ? » Une comparaison qui rappelle que l’art a toujours puisé dans le réel — même le plus sombre — pour créer des personnages inoubliables.
Son mystère même — un homme qui disparaît sans laisser de traces en 2011, à l’ère du numérique — en fait un sujet propice à l’imagination. « Ce qui est fascinant, c’est ce trou dans le réel après sa disparition, que seul l’art peut remplir », explique l’écrivain Thibault de Montaigu. Les artistes y voient une opportunité de donner une forme à l’inexplicable, tout en explorant les limites de la fiction face à un drame réel.