Le cinéma d’horreur contemporain s’empare de plus en plus des dérives liées à la quête effrénée de la beauté et de la minceur, un thème que la réalisatrice américano-australienne Natalie Erika James aborde avec Saccharine, son troisième long-métrage. Selon Franceinfo - Culture, ce film, dont la sortie en salles est prévue le 3 juin 2026, s’inscrit dans une tendance récente du genre « beauty horror », où la recherche d’un corps parfait bascule dans l’horreur.

Ce qu'il faut retenir

  • Un film d’horreur centré sur les troubles du comportement alimentaire, inspiré par le contexte actuel de la culture de la minceur et des débats autour des pilules amaigrissantes comme l’Ozempic.
  • Natalie Erika James s’inspire de son propre passé familial et des pressions sociales exercées sur les corps féminins.
  • Le film mêle horreur corporelle, possession et critique sociale, porté par une Midori Francis saisissante dans le rôle principal.
  • « Saccharine » s’inscrit dans le sous-genre du « beauty horror », popularisé en 2024 par « The Substance » de Coralie Fargeat.
  • Une expérience sensorielle et visuellement frappante, où le grotesque côtoie l’intime.

Dans « Saccharine », l’histoire suit Hana, une étudiante en médecine aux prises avec des troubles alimentaires et une obsession grandissante pour son poids. Un soir, elle croise une ancienne amie métamorphosée par une pilule miracle, « The Gray ». Poussée par le désir de maigrir à tout prix, Hana décide de reproduire la substance… avant de découvrir, horrifiée, qu’il s’agit en réalité de cendres humaines. Qu’importe : elle persiste, combinant la prise de cette pilule avec un entraînement sportif intensif. Les résultats sont immédiats, mais une présence surnaturelle, liée à une patiente décédée en cours d’anatomie – surnommée avec ironie « la grosse Bertha » –, semble la hanter. Peu à peu, Hana perd non seulement du poids, mais aussi le contrôle d’elle-même.

Pour Natalie Erika James, ce troisième film après « Relic » (2020) et « Appartement 7A » (2023) marque une plongée dans des thèmes personnels. Comme elle l’explique à Franceinfo - Culture, son enfance a été marquée par la dualité entre une mère obsédée par les régimes et un père prônant une relation plus sereine à la nourriture : « Il m’a fallu du temps pour prendre la distance nécessaire au traitement de ce sujet, d’observer ma propre guérison… Même si elle n’est jamais linéaire. » La réalisatrice souligne aussi la portée universelle du film : « Je pense que Saccharine parlera à beaucoup de monde. Il n’y a pas besoin d’être diagnostiqué d’un trouble du comportement alimentaire pour comprendre que nous sommes dans une culture du régime, de l’optimisation du corps, de la minceur comme objectif de beauté absolue. »

Le film s’appuie sur un casting solide, avec Midori Francis dans le rôle-titre. Son interprétation, à la fois touchante et terrifiante, donne une profondeur rare à Hana. La jeune actrice incarne avec justesse la descente aux enfers de son personnage, dont le corps et l’esprit se transforment au fil des scènes. Autour d’elle, Danielle Macdonald et Madeleine Madden complètent le trio principal, tandis que l’ambiance visuelle, tantôt délicate tantôt grotesque, renforce l’inconfort du spectateur.

Une plongée dans l’horreur corporelle et le « beauty horror »

« Saccharine » s’inscrit dans le courant du « beauty horror », un sous-genre de l’horreur corporelle (« body horror ») où la quête de beauté devient une source de souffrance physique et psychologique. Comme le rappelle Morgane Caussarieu, essayiste et co-autrice de Génération body horror, ce style s’est popularisé dans les années 1980 avec des réalisateurs comme David Cronenberg. Il interroge les limites du corps, sa manipulation et les standards sociaux imposés, souvent aux dépens des femmes. En 2022, la Palme d’or décernée à Julia Ducournau pour Titane avait relancé l’intérêt pour ce genre, explorant la transformation corporelle comme métaphore des traumatismes psychologiques. Puis en 2024, « The Substance » de Coralie Fargeat a ancré le « beauty horror » dans le paysage cinématographique, dépeignant la quête de la jeunesse éternelle comme une spirale infernale.

Dans « Saccharine », Natalie Erika James pousse la logique à son paroxysme : la pilule miracle se révèle être une substance macabre, et la perte de poids s’accompagne d’une possession surnaturelle. Le film joue sur les contrastes, entre des gros plans sur des aliments alléchants (donuts roses, miel visqueux) et des images de sueur, d’os craquants ou de regards injectés de sang. Cette approche sensorielle, qui alterne douceur et violence, vise à immerger le spectateur dans l’expérience de Hana. « Nos corps sont tellement objectivés et soumis au regard masculin. Il y avait quelque chose de jouissif dans cette représentation viscérale du corps, dans le fait de le pousser à l’extrême tout en utilisant une imagerie à la fois délicate et grotesque », confie la réalisatrice.

Le monstre, qui n’apparaît qu’à travers les reflets ou les miroirs, symbolise les démons intérieurs d’Hana : une dysmorphie corporelle qui la ronge de l’intérieur. Ce choix narratif renvoie aux réseaux sociaux, où les discours de « body positivity » côtoient des programmes sportifs promettant des résultats miracles en quelques semaines. Comme le souligne Natalie Erika James, « la graine du mal-être est plantée par les parents, mais l’omniprésence du corps sur les réseaux sociaux achève d’arroser la plante qui dévore Hana de l’intérieur ».

Un film ancré dans les débats contemporains

La sortie de « Saccharine » coïncide avec une actualité brûlante autour des pilules amaigrissantes. Aux États-Unis, l’Ozempic, médicament contre le diabète de type 2 souvent détourné pour ses effets amaigrissants, circule librement comme une pilule miracle. Les débats sur son usage et ses effets secondaires – vomissements, perte musculaire, voire risques de dépression – alimentent les discussions. Natalie Erika James précise toutefois que son film n’est « pas du tout anti-Ozempic ». Elle explique : « Il s’intéresse plutôt à pourquoi certaines personnes en arrivent à de telles extrémités. » La saccharine, molécule au goût sucré mais à l’arrière-goût amer, devient ici une métaphore parfaite de cette quête désespérée.

Le film interroge aussi les standards de beauté imposés aux hommes. Comme le note Morgane Caussarieu, des tendances comme le « looksmaxing » – une pratique consistant à modifier son apparence physique par des moyens extrêmes, parfois violents – touchent désormais les jeunes hommes. Le « body horror » reflète ainsi une pression sociale généralisée, où la beauté devient une quête sans fin, source de souffrance et de déformation.

Et maintenant ?

La sortie de « Saccharine » le 3 juin 2026 devrait alimenter les discussions sur la représentation des troubles alimentaires au cinéma et leur réception par le public. Le film pourrait également inspirer d’autres réalisateurs à explorer ce sous-genre du « beauty horror », alors que les débats sur la santé mentale et l’image corporelle gagnent en visibilité. Reste à voir si cette production, plus intimiste que spectaculaire, parviendra à toucher un large public, malgré son interdiction aux moins de 16 ans.

« Saccharine » s’impose comme une œuvre à la fois personnelle et universelle, où l’horreur sert de miroir à nos propres contradictions. En explorant les mécanismes de la culpabilité, de l’obsession et de la possession, Natalie Erika James signe un film qui dérange autant qu’il fascine, invitant le spectateur à réfléchir sur les limites de la quête de perfection.

Le film n’est pas une critique directe de l’Ozempic, mais il s’inspire des débats contemporains autour des pilules amaigrissantes et des dérives liées à la quête de minceur. Comme l’explique Natalie Erika James, « il s’intéresse plutôt à pourquoi certaines personnes en arrivent à de telles extrémités ». La pilule fictive « The Gray » dans le film renvoie aux médicaments réels, sans les nommer explicitement.