Selon Le Monde, la photographe Mary Gelman a sillonné les rues de Saint-Pétersbourg, ville natale de Vladimir Poutine, à l’occasion des célébrations du 9 mai 2026. Son objectif : capter l’atmosphère d’un pays où la mémoire historique est instrumentalisées au service d’une narration politique imposée.

Ce qu'il faut retenir

  • Le « Régiment immortel », manifestation annuelle devenue un outil de la propagande d’État, a mobilisé des milliers de participants à Saint-Pétersbourg le 9 mai 2026.
  • La photographe Mary Gelman y a observé une population encadrée, reflétant une société sous contrôle médiatique et politique.
  • Ce défilé, initialement destiné à honorer les victimes de la Seconde Guerre mondiale, sert désormais de vitrine au Kremlin pour promouvoir une vision unifiée de l’histoire russe.

Une tradition détournée pour servir une cause politique

Créé en 2012, le « Régiment immortel » est une marche commémorative où les Russes portent les portraits de leurs ancêtres ayant combattu pendant la Grande Guerre patriotique (1941-1945). Si l’initiative visait initialement à perpétuer la mémoire des victimes de la guerre, elle a été progressivement récupérée par le pouvoir, selon Le Monde. Désormais, le défilé est encadré par les autorités locales et nationales, transformant une initiative populaire en un événement officiel. Vladimir Poutine, natif de Saint-Pétersbourg, y participe chaque année, renforçant le lien symbolique entre le régime et cette célébration.

Pour Mary Gelman, cette immersion a révélé une société sous cloche, où les récits historiques sont strictement contrôlés. « On sent une volonté de présenter une version unique et glorifiée de l’histoire, sans espace pour la nuance ou la critique », a-t-elle expliqué. Les participants, souvent vêtus de vêtements aux couleurs de l’armée russe ou portant des rubans de Saint-Georges, incarnent cette adhésion à une narrative imposée.

Saint-Pétersbourg, laboratoire de la propagande mémorielle

Ville emblématique de l’histoire russe, Saint-Pétersbourg a été choisie pour accueillir le cœur des célébrations du 9 mai, date anniversaire de la victoire de 1945. Le défilé, parti de la perspective Nevski, a emprunté un parcours jalonné de drapeaux et d’affiches à la gloire de l’armée soviétique. Les autorités ont mobilisé des moyens importants : forces de l’ordre en grand nombre, médiatisation massive via les chaînes publiques, et distribution de pancartes aux participants.

« C’était comme si toute la ville était transformée en décor de propagande », a observé Gelman. Les réseaux sociaux, sous surveillance, relayaient en temps réel les images de l’événement, tandis que les médias indépendants étaient soit absents, soit cantonnés à des angles très encadrés. Le pouvoir a ainsi verrouillé toute possibilité de contre-récit, comme l’ont confirmé plusieurs analystes cités par Le Monde.

Un outil de cohésion nationale au service du régime

L’enjeu de cette opération mémorielle dépasse largement le cadre commémoratif. Pour le Kremlin, le « Régiment immortel » est devenu un pilier de sa stratégie de légitimation. En associant la mémoire de la guerre à l’image d’une Russie invaincue et unie, le pouvoir renforce son discours sur la nécessité d’un État fort et centralisé. Les sondages officiels — dont la fiabilité est régulièrement questionnée — affichent un soutien massif à cette narration, avec près de 80 % des Russes déclarant adhérer à cette vision de l’histoire.

Pourtant, derrière cette façade d’unité, des voix discordantes existent. Des historiens indépendants et des familles de soldats disparus critiquent l’instrumentalisation de leur souffrance. Mais ces critiques sont rarement relayées par les médias contrôlés par l’État. Comme le souligne Le Monde, « le 9 mai est désormais un jour où l’on célèbre moins les morts que le pouvoir en place ».

Et maintenant ?

Les prochaines étapes pourraient voir une intensification de cette stratégie mémorielle, à l’approche des élections législatives prévues en septembre 2026. Le régime pourrait ainsi renforcer son emprise sur la narration historique, tout en utilisant le « Régiment immortel » comme un outil de mobilisation en cas de tensions sociales. Reste à voir si cette uniformisation des mémoires résistera à l’épreuve du temps, alors que les jeunes générations commencent à interroger les récits officiels.

La photographe Mary Gelman, dont le travail a été exposé dans plusieurs galeries internationales, devrait publier un livre retraçant son immersion à Saint-Pétersbourg. Une initiative qui pourrait contribuer à documenter, malgré tout, les fissures de ce récit imposé.

Le « Régiment immortel » est une initiative lancée en 2012 en Russie, initialement pour honorer les victimes de la Seconde Guerre mondiale. Elle consiste en une marche où les participants portent les portraits de leurs ancêtres ayant combattu pendant le conflit. Le défilé est devenu un événement officiel encadré par l’État, selon Le Monde.