En avril 2024, le sous-marin portugais NRP Arpão est devenu le premier bâtiment occidental non nucléaire à opérer sous la banquise arctique, marquant une avancée stratégique pour l'OTAN. Selon Euronews FR, cette mission de 78 jours, menée dans le cadre de l'opération Brilliant Shield, a démontré qu'un sous-marin conventionnel pouvait franchir des seuils jugés jusqu'alors inaccessibles pour des pays sans flotte nucléaire. Pendant quatre jours, l'équipage d'une trentaine de marins, commandé par le capitaine de frégate Taveira Pinto, est resté immergé sous une couche de glace épaisse, prouvant la faisabilité d'opérations prolongées dans cette zone extrême.
Ce qu'il faut retenir
- Le NRP Arpão a mené la première opération sous-marin occidentale non nucléaire sous la banquise arctique en 2024.
- Cette mission de 78 jours a permis de valider des techniques de navigation dans la Marginal Ice Zone, zone auparavant évitée par les sous-marins occidentaux.
- Le Canada s'inspire désormais de ces enseignements pour moderniser sa future flotte de sous-marins, avec un budget potentiel de 100 milliards de dollars.
- L'Arctique, où le trafic maritime a augmenté de 40 % en 12 ans, devient un enjeu majeur de souveraineté et de sécurité pour les pays riverains.
- Le système de propulsion anaérobie (AIP) du NRP Arpão a permis une autonomie prolongée, un atout clé pour les missions sous la glace.
L'Arctique, une zone en pleine mutation
La banquise arctique se réchauffe à un rythme quatre fois plus rapide que le reste de la planète, transformant radicalement cette région. Selon le dernier rapport du Conseil de l'Arctique, le trafic maritime dans cette zone a connu une hausse spectaculaire : le nombre de navires distincts a augmenté de 40 % en douze ans, tandis que la distance parcourue a bondi de 95 %, passant de 6,1 millions à 11,9 millions de milles nautiques. Ces chiffres incluent les flottes des huit États arctiques (États-Unis, Canada, Islande, Norvège, Suède, Finlande, Danemark et Russie), ainsi que les navires des États observateurs, comme la Chine, qui se présente désormais comme un « État quasi arctique ».
Pourtant, naviguer dans ces eaux reste extrêmement périlleux. La glace, fragilisée par le réchauffement, devient plus fine et instable, créant des icebergs et des plaques dérivantes imprévisibles. Dans les zones denses, un sous-marin conventionnel peut se retrouver incapable de faire surface, avec des risques accrus d'inondation ou d'incendie. Depuis les années 1950, seule la propulsion nucléaire permettait des opérations prolongées sous la glace. Le Portugal vient de prouver que cette limitation pouvait être surmontée.
Le NRP Arpão, un défi technique et opérationnel
Le 3 avril 2024, le NRP Arpão a quitté Lisbonne pour une mission de 78 jours, soutenue par les marines américaine, canadienne et danoise. Au total, le sous-marin a cumulé 1 800 heures de navigation, dont 1 500 en plongée. Sa propulsion anaérobie (AIP) lui a permis de produire de l'énergie en plongée sans apport d'air extérieur, prolongeant son autonomie jusqu'à plusieurs semaines. Cette technologie, couplée à une préparation de sept mois, a inclus l'installation d'un sonar haute fréquence et de capteurs dédiés à la détection de la glace, ainsi que des protections renforcées pour les équipements sensibles.
L'équipage a dû faire face à des défis inédits, comme des « montagnes » de glace s'étendant jusqu'à 90 mètres sous la surface. « La technique développée par le NRP Arpão pour revenir à la cote périscopique a fait la différence et a permis de transformer une zone traditionnellement évitée en un espace où il est désormais possible d'opérer dans des conditions de sécurité acceptables », a affirmé la Marine portugaise. Parmi les moments clés de la mission figure l'opération dans la Marginal Ice Zone (MIZ), une zone instable où se rencontrent banquise compacte et eaux libres, caractérisée par une glace fragmentée et un bruit ambiant élevé perturbant le sonar.
« Ce qui m'a le plus frappé, c'est la manière dont l'équipage du NRP Arpão et la Marine portugaise ont abordé la mission. Ils ont été calmes, professionnels et minutieusement préparés. »
Harrison Nguyen-Huynh, commandant de la Marine canadienne, officier de liaison à bord de l'Arpão en 2024
Un savoir-faire exporté vers les alliés
La mission du NRP Arpão a généré un retour d'expérience inédit, consigné dans un manuel de navigation en Arctique destiné aux alliés de l'OTAN. Ce document couvre l'analyse des conditions acoustiques, l'évaluation de la glace, la gestion des risques et l'adaptation des procédures. Le Canada, en pleine modernisation de sa flotte sous-marine, a déjà intégré ces enseignements pour ajuster sa future génération de sous-marins. En août 2025, Ottawa a confirmé son intention d'acheter jusqu'à 12 sous-marins pour remplacer ses bâtiments de classe Victoria d'ici la fin des années 2030, avec un accent particulier sur la capacité à opérer dans l'Arctique. Le coût de ce programme pourrait atteindre 100 milliards de dollars, selon Ottawa Citizen.
Cependant, les nouveaux submersibles n'arriveront pas avec toutes les capacités nécessaires à la navigation sous la glace arctique, a précisé le vice-amiral de la Marine canadienne, Angus Topshee. L'expérience portugaise prend donc une importance cruciale. « L'efficacité, assurée en grande partie par le sonar spécialisé installé au sommet du kiosque, qui a servi à cartographier la glace en surface et à détecter les zones d'eau libre, a fourni une conscience situationnelle maritime plus fine », souligne Harrison Nguyen-Huynh. Les enregistrements réalisés par l'Arpão constituent une ressource précieuse pour améliorer la détection et identifier les faux échos à proximité de la glace.
Le Portugal, un acteur stratégique dans l'OTAN
Avec cette mission, le Portugal a prouvé qu'il était un « acteur crédible » au sein de l'Alliance, capable de fournir des compétences différenciées et utiles dans des espaces géographiques éloignés de son territoire continental. « À un moment où l'OTAN renforce son attention sur le High North, les pays qui ont déjà démontré une capacité réelle à opérer dans cet environnement deviennent des partenaires particulièrement précieux », a déclaré Sá Granja. La pertinence stratégique du Portugal ne tient pas seulement à l'ampleur de ses moyens, mais aussi à sa capacité à offrir des solutions adaptées aux défis modernes.
Dans un contexte où l'Arctique est de plus en plus militarisé — la Russie y concentrant d'importants moyens, notamment dans la péninsule de Kola — et où la Chine investit dans la « Route de la soie polaire », la mission du NRP Arpão prend une dimension supplémentaire. Elle rappelle que la dissuasion et la défense de l'espace euro-atlantique reposent sur des capacités concrètes et opérationnelles, bien au-delà des seules puissances nucléaires.
Pour la Marine portugaise, cette expérience a également mis en lumière un avantage clé des sous-marins conventionnels : leur discrétion lorsqu'ils fonctionnent sur batteries, précieuse pour des missions de surveillance et de renseignement. « Opérer dans l'Atlantique Nord exige la capacité de détecter, suivre et, si nécessaire, contrer les menaces sous-marines, ce qui passe par la maîtrise effective des différentes dimensions du combat », rappelle la Marine. Le Portugal a ainsi contribué à élargir l'éventail des options tactiques disponibles pour l'OTAN.
Alors que l'Alliance atlantique renforce son attention sur le Grand Nord, les enseignements tirés de la mission du NRP Arpão serviront de référence pour les futurs engagements sous la banquise. Après la mission, plusieurs réunions ont été organisées pour partager les connaissances et définir des lignes d'action pour de futurs plans. « Partager des informations et des bonnes pratiques avec nos alliés renforce notre capacité collective et augmente l'efficacité de nos opérations », a souligné Harrison Nguyen-Huynh.
La Marginal Ice Zone (MIZ) est une zone de transition entre la banquise compacte et les eaux libres. Elle est caractérisée par une glace fragmentée, des trajectoires imprévisibles et un bruit ambiant élevé qui perturbe le sonar. Aucun sous-marin occidental ne s'y était aventuré depuis la Seconde Guerre mondiale, en raison des risques élevés d'endommager le bâtiment ou d'affecter ses capteurs.
Le système AIP permet au sous-marin de produire de l'énergie en plongée sans apport d'air extérieur, prolongeant ainsi son autonomie jusqu'à plusieurs semaines. Cela offre une plus grande discrétion et une capacité accrue à opérer sous la glace, où les remontées en surface sont risquées.