Alors que les tensions géopolitiques menacent les approvisionnements énergétiques mondiaux, notamment avec la fermeture du détroit d’Ormuz qui contrôle 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz, l’Europe doit repenser sa stratégie énergétique pour gagner en souveraineté et en résilience. C’est le message porté par Xavier Blot, professeur associé à l’Emlyon Business School et spécialiste des stratégies de décarbonation, lors de sa conférence au festival Building Beyond 2026, organisé par Leonard, le hub d’innovation urbaine du groupe Vinci. Selon Futura Sciences, qui a recueilli ses propos, il appelle à un débat apaisé sur l’énergie, loin des logiques conflictuelles qui opposent actuellement les États-Unis et la Chine.

Ce qu'il faut retenir

  • L’Europe doit se doter d’une troisième voie en matière énergétique, distincte des modèles américain (hydrocarbures) et chinois (électrique renouvelable), pour garantir son autonomie.
  • La notion d’abondance énergétique, qui vise à disposer de ressources supérieures aux besoins, doit permettre de repenser les infrastructures et les besoins, selon Xavier Blot.
  • Le blocage du détroit d’Ormuz, bien que symbolique, rappelle l’extrême dépendance aux hydrocarbures pour les matériaux et l’industrie, malgré les avancées des énergies renouvelables.
  • L’Europe souffre encore d’une fragmentation de ses politiques énergétiques, un obstacle majeur à une transition rapide vers un modèle décarboné.
  • Les stratégies de sobriété et d’économie circulaire, peu explorées par les grandes puissances, pourraient offrir à l’Europe un levier supplémentaire pour renforcer sa résilience.

Pour Xavier Blot, la transition énergétique ne se résume pas à un simple remplacement des énergies fossiles par des alternatives décarbonées. Elle implique une réinvention des modèles économiques, des infrastructures et même des cultures nationales. « L’énergie est avant tout une question de vision du monde », a-t-il souligné lors de son intervention. Le chercheur distingue deux visions dominantes actuelles : celle des États-Unis, dont l’économie repose massivement sur les hydrocarbures, et celle de la Chine, qui mise sur un électro-État fondé sur les technologies renouvelables. « L’Europe doit trouver sa propre voie », a-t-il insisté, en proposant une troisième option centrée sur l’abondance et la souveraineté.

L’abondance énergétique, un concept clé pour l’Europe

Alors que les médias et les décideurs évoquent souvent des scénarios de pénurie, Xavier Blot rappelle que les indicateurs en matière de déploiement des infrastructures renouvelables et de disponibilité des ressources sont en constante progression. « Il n’y a pas de manque d’énergie, mais un problème de disponibilité », précise-t-il. Selon lui, l’enjeu n’est pas tant de disposer de suffisamment d’énergie, mais de la rendre accessible, au bon endroit et au bon moment. L’abondance énergétique, qu’il définit comme une capacité à disposer de plus de ressources que nécessaires, permettrait de repenser les besoins et de construire des infrastructures souveraines. « L’objectif est de construire un continent qui incarne une vision apaisée », a-t-il déclaré.

Cette approche implique de sortir d’une logique de stocks, qui considère la situation à un instant T, pour adopter une vision de flux, centrée sur les tendances à long terme. En Chine, par exemple, la majorité des nouveaux actifs énergétiques installés chaque année sont désormais bas carbone. Un mouvement que l’Europe pourrait accélérer en misant sur l’innovation et la coordination entre États membres. « Les grandes évolutions énergétiques sont souvent portées par des crises », rappelle Xavier Blot, citant les chocs pétroliers des années 1970 comme exemple. Après le choc de 2022, la situation actuelle pourrait favoriser une réduction des clivages entre pays européens et une harmonisation des politiques.

Les défis industriels et géopolitiques de la transition

Si les énergies renouvelables progressent rapidement, elles peinent encore à se substituer totalement aux hydrocarbures dans certains secteurs, notamment l’industrie pétrochimique. La Chine, malgré son avancée en matière d’électrification, reste dépendante des importations de pétrole pour son industrie. Xavier Blot reconnaît que le système électrique renouvelable ne peut pas encore répondre à tous les besoins, notamment pour la production de matériaux. « Le couplage énergie-matériau est un défi majeur », admet-il. Cependant, des progrès significatifs sont observés, comme la baisse de l’intensité carbone des panneaux photovoltaïques chinois, qui permet désormais à cette industrie de s’auto-alimenter avec des énergies renouvelables. « Le changement prend nécessairement du temps », tempère-t-il, tout en soulignant que la transition est déjà en marche.

La fermeture du détroit d’Ormuz, verrou stratégique pour les approvisionnements mondiaux, illustre les risques géopolitiques qui pèsent sur la sécurité énergétique. Si l’Europe importe une part croissante de son énergie sous forme d’électricité ou d’hydrogène vert, elle reste exposée aux tensions internationales. « La souveraineté énergétique passe par une diversification des sources et des routes », estime Xavier Blot. Pour lui, l’Europe doit aussi explorer des leviers moins médiatisés, comme l’économie circulaire et la sobriété, qui pourraient réduire sa dépendance aux importations. « Tout produit importé depuis l’Asie ne devrait plus pouvoir repartir sans être recyclé », propose-t-il, en insistant sur la nécessité de créer un circuit secondaire en Europe.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes pour l’Europe consisteront à aligner ses politiques énergétiques nationales et à accélérer les investissements dans les infrastructures décarbonées. Le festival Building Beyond 2026 a montré que les acteurs publics, privés et citoyens peuvent œuvrer ensemble à cette transition, à condition de maintenir un dialogue apaisé. Reste à voir si les crises géopolitiques actuelles, comme celle du détroit d’Ormuz, serviront de catalyseur ou, au contraire, freineront les ambitions européennes. Une chose est sûre : la transition énergétique, si elle est bien menée, pourrait offrir à l’Europe un avantage stratégique majeur dans les décennies à venir.

Selon Xavier Blot, le festival Building Beyond 2026 a joué un rôle clé en réunissant des acteurs diversifiés : start-ups, grands groupes, think tanks, chercheurs, politiques et citoyens. « Pour faire progresser la décarbonation, l’énergie doit redevenir un objet de débat apaisé », a-t-il conclu. Un impératif d’autant plus crucial que les enjeux climatiques et géopolitiques ne cessent de s’intensifier. Alors que l’Union européenne ambitionne de devenir le premier continent neutre en carbone d’ici 2050, les prochaines années seront déterminantes pour concrétiser cette vision.

Pour Xavier Blot, l’abondance énergétique désigne une situation où les ressources disponibles dépassent les besoins, permettant à un territoire de disposer d’une marge de manœuvre pour organiser sa transition énergétique. Cela implique de repenser les infrastructures et les usages pour garantir une disponibilité optimale de l’énergie, au bon endroit et au bon moment.

L’Europe souffre d’une fragmentation de ses politiques énergétiques, chaque État membre ayant ses propres priorités et contraintes. Xavier Blot souligne que l’énergie reste une compétence nationale, ce qui limite la coordination. Cependant, des crises comme celle de 2022 pourraient, à terme, favoriser un alignement des parties prenantes.