La présentatrice et écrivaine Flavie Flament a déposé plainte pour viol contre le chanteur Patrick Bruel le 15 mai 2026, près de dix ans après avoir révélé dans son livre La Consolation avoir été violée par le photographe David Hamilton alors qu’elle avait 13 ans. Son intervention publique met en lumière un phénomène bien documenté : la revictimisation, un processus par lequel les victimes de violences sexuelles présentent un risque accru d’être à nouveau agressées, selon Franceinfo - Culture.

Ce qu'il faut retenir

  • Les femmes ayant subi des violences sexuelles ont 16 fois plus de risques d’en être à nouveau victimes si elles en ont déjà subi pendant l’enfance, selon une étude de l’ONU publiée dans The Lancet en 2017.
  • Ce phénomène, appelé « continuum des violences », s’explique notamment par un état dissociatif qui réduit la capacité des victimes à identifier les dangers et à se défendre.
  • Les agresseurs repèrent souvent les victimes déjà traumatisées, car leur dissociation émotionnelle les rend plus vulnérables et moins aptes à réagir.
  • Une prise en charge psychologique spécialisée permet de réduire significativement ce risque de revictimisation.
  • Les symptômes psychotraumatiques ne doivent pas être utilisés pour discréditer la parole des victimes dans les procédures judiciaires.

Pour éclairer ce mécanisme, Franceinfo - Culture s’est entretenu avec la psychiatre Muriel Salmona, spécialiste en traumatologie et victimologie, autrice de plusieurs ouvrages sur les violences sexuelles et la mémoire traumatique. Celle-ci explique que la revictimisation s’inscrit dans un processus plus large, appelé « continuum des violences ».

Un risque multiplié par seize pour les victimes d’agressions dans l’enfance

Muriel Salmona précise que le premier facteur de risque de subir des violences sexuelles ou conjugales est d’en avoir déjà subi, notamment dans l’enfance. Une étude de l’ONU publiée dans The Lancet en 2017 démontre que ce risque est multiplié par 16 pour les femmes ayant subi des violences sexuelles pendant leur enfance. Ce chiffre illustre l’ampleur du phénomène et la vulnérabilité accrue des victimes.

La revictimisation est une conséquence directe des traumatismes non pris en charge. Lorsqu’une victime n’a pas bénéficié de soins ou de protection, les séquelles psychologiques, comme l’état dissociatif, augmentent sa vulnérabilité face à de nouveaux prédateurs. « Quand on a été violée, on est en danger de viol, on est affaiblie par l’agression funeste qu’on a subie. On est muselée par ce poids de la honte et du secret, et on est repérable, on est une cible. On le porte en nous d’une certaine façon », a souligné Flavie Flament sur les réseaux sociaux.

Comment la dissociation traumatique expose-t-elle les victimes à de nouvelles agressions ?

La dissociation est une stratégie de survie développée par le cerveau face à un traumatisme extrême. Elle permet à la victime d’anesthésier ses émotions pour éviter de ressentir la peur, la terreur ou le malaise. Muriel Salmona explique que cette dissociation s’enclenche dans deux contextes : pendant les violences elles-mêmes, lorsque la victime est exposée à l’agresseur, et après les violences, lorsqu’un élément rappelle le traumatisme.

Ce mécanisme a un coût : il retraumatise les victimes et les expose à de nouveaux dangers. « Ces stratégies de survie ont un coût très important, elles retraumatisent les victimes et les mettent en danger : risques de blessures, d’accidents, d’être repérées par des prédateurs et d’être agressées », a déclaré la psychiatre. Plus la victime est exposée à un agresseur ou à un profil similaire, plus sa mémoire traumatique se réactive, aggravant son état et facilitant une nouvelle agression.

Pourquoi les agresseurs ciblent-ils les victimes déjà traumatisées ?

Muriel Salmona explique que les agresseurs, en particulier ceux qui commettent des violences en série, repèrent facilement les victimes déjà traumatisées. Leur dissociation émotionnelle les rend moins capables de réagir ou de se défendre, ce que les prédateurs perçoivent comme un « facilitateur d’agression ». « Pour eux, c’est une garantie que la victime ne pourra pas se défendre ou en parler », a-t-elle précisé.

Certains agresseurs sont attirés par la vulnérabilité des victimes, car cela leur permet d’éprouver un sentiment de domination accru. « Il y a aussi un côté cruel qui attire les auteurs. Ils éprouvent une satisfaction à s’en prendre à une femme déjà traumatisée. C’est plus transgressif. C’est comme donner un coup de pied à quelqu’un à terre, cela suscite chez eux un surplus de sadisme, de cruauté et de désir de faire mal », a ajouté la psychiatre. Elle note également que les proxénètes ciblent particulièrement les victimes d’inceste, augmentant drastiquement leur risque d’être prostituées.

Prise en charge précoce : la clé pour briser le cycle de la violence

Pour enrayer ce processus de revictimisation, Muriel Salmona insiste sur l’importance d’une prise en charge précoce et spécialisée des victimes. Secourir, protéger et traiter le psychotraumatisme le plus tôt possible permet de réduire, voire d’éviter, les risques de nouvelles agressions. « La prise en charge spécialisée permet d’éviter la plupart des conséquences psychotraumatiques qui accentuent le risque de revictimisation », a-t-elle souligné.

À l’inverse, laisser les victimes survivre sans accompagnement les expose à un cercle vicieux de violences. « Permettre aux victimes de traiter le trauma, c’est enrayer le cercle de la violence subie », a-t-elle conclu. Pourtant, aujourd’hui, dans les prétoires comme dans les services de police, les victimes sont souvent jugées pour leurs symptômes plutôt que protégées. « C’est quoi cette histoire encore ? Comment c’est possible que ça arrive plusieurs fois ? Ces mots sont d’une injustice effroyable », a dénoncé la psychiatre.

Et maintenant ?

Plusieurs associations et professionnels demandent une meilleure prise en compte du phénomène de revictimisation dans les procédures judiciaires. En France, des discussions sont en cours pour intégrer systématiquement une évaluation psychotraumatique lors des enquêtes, afin de mieux protéger les victimes et éviter que leurs symptômes ne soient utilisés contre elles. Une proposition de loi pourrait être examinée d’ici la fin de l’année 2026. Les prochaines étapes dépendront notamment de la mobilisation des acteurs du droit et de la santé mentale.

Le cas de Flavie Flament illustre l’importance de briser le silence autour des violences sexuelles et de leur impact à long terme. En portant plainte contre Patrick Bruel, elle met en lumière un mécanisme bien réel, mais encore trop méconnu : la revictimisation. Ce phénomène, scientifiquement prouvé, rappelle que la protection des victimes ne peut se limiter à la condamnation des agresseurs, mais doit aussi inclure un accompagnement psychologique adapté et une meilleure écoute judiciaire.

Comme le souligne Muriel Salmona, « la règle d’or, c’est de protéger les victimes ». Une protection qui passe nécessairement par la reconnaissance de leur vulnérabilité spécifique et la prise en charge de leurs traumatismes.

La dissociation traumatique est une stratégie de survie mise en place par le cerveau face à un traumatisme extrême. Elle permet à la victime d’anesthésier ses émotions pour éviter de ressentir la peur ou la terreur. Ce mécanisme, bien que protecteur à court terme, expose les victimes à de nouveaux dangers en réduisant leur capacité à identifier les risques ou à se défendre.

Les victimes de violences sexuelles sont plus à risque d’être revictimisées en raison des séquelles psychologiques non prises en charge, comme l’état dissociatif. Ce dernier réduit leur capacité à réagir face à un danger, les rendant plus vulnérables aux prédateurs. De plus, leur vulnérabilité est souvent perçue par les agresseurs, qui les ciblent spécifiquement.