Depuis trois ans, la petite ville côtière de Greystones, dans le comté de Wicklow, au sud de Dublin, applique une règle radicale : les enfants de moins de 13 ans n’ont pas le droit à un smartphone connecté à Internet. Selon Courrier International, cette initiative, baptisée « It Takes a Village » (« Il faut tout un village »), vise à protéger les préadolescents des effets néfastes des réseaux sociaux. Sept écoles primaires locales ont signé un engagement collectif pour retarder l’acquisition du premier smartphone jusqu’au collège, une démarche saluée par les parents et les professionnels de l’éducation.
Ce qu'il faut retenir
- À Greystones (22 000 habitants en 2022), les enfants de moins de 13 ans n’ont pas accès à un smartphone connecté à Internet, selon un engagement collectif signé par 70 % des familles.
- L’initiative « It Takes a Village », lancée en 2023, vise à réduire l’anxiété et les troubles du sommeil chez les enfants, liés à une exposition précoce aux réseaux sociaux.
- En 2023-2024, 22 % des élèves de primaire en Irlande ont manqué au moins vingt jours d’école, un chiffre en hausse par rapport aux années précédentes, selon l’Agence nationale pour les enfants et la famille.
- D’autres pays comme l’Australie ou le Royaume-Uni envisagent des mesures similaires, inspirées par le modèle irlandais.
- Les commerçants locaux et les associations de la ville soutiennent activement le projet, en proposant des alternatives aux écrans.
- En mars 2026, un jury américain a condamné Meta et YouTube à verser des millions de dollars à une jeune femme pour son addiction aux réseaux sociaux développée dans son enfance.
Une initiative née de l’urgence éducative
L’idée de « It Takes a Village » est née après les confinements liés au Covid-19, raconte Rachel Harper, directrice de la St Patrick’s National School, l’une des sept écoles primaires de Greystones. Elle se souvient d’enfants de 8 ou 9 ans arrivant en classe épuisés, stressés, incapables de se concentrer. Les parents, interrogés lors d’un sondage, évoquaient une anxiété généralisée chez leurs enfants, parfois même des troubles du sommeil liés à un usage excessif des écrans. « L’angoisse se lisait sur leurs visages », a-t-elle déclaré à Courrier International.
En 2023, une réunion publique réunissant parents, enseignants, médecins et associations locales a confirmé l’urgence d’agir. « J’aurais pu remplir trois fois le théâtre municipal », confie Rachel Harper. Les familles ont alors été invitées à signer un engagement : ne pas offrir de smartphone avant 13 ans. Résultat : 70 % des parents ont adhéré au projet dès son lancement, un taux qui reste stable depuis.
Un renoncement collectif, pas une interdiction
À Greystones, on évite soigneusement le terme d’« interdiction ». Les habitants préfèrent parler d’un « renoncement volontaire », porté par les parents et les écoles. « Nous ne cherchons pas à priver les enfants », précise Rachel Harper. « Il s’agit de repousser l’acquisition du premier smartphone jusqu’à ce qu’ils aient les outils pour évoluer dans le monde virtuel de manière responsable. »
Certains enfants disposent déjà d’un smartphone, mais sans accès à Internet. L’objectif n’est pas de juger, mais de sensibiliser. Les ateliers organisés dans les écoles abordent les risques des réseaux sociaux – harcèlement, exposition à des contenus violents ou pornographiques – sans diaboliser la technologie. « On leur explique que les portables ne sont pas horribles », raconte Christina Capitina, mère de Rachel, 11 ans. « On leur parle des risques, mais aussi des possibilités. Personne ne nous a dit : « C’est mal. » »
Des alternatives concrètes pour remplacer les écrans
Pour que le projet fonctionne, Greystones a dû proposer des activités attractives. La mairie organise désormais des événements sans téléphone : fêtes sur la plage, ateliers au Greystones Youth Café, ou encore clubs sportifs ouverts à tous les âges. « On encourage les enfants à jouer dehors », explique un responsable local. Les commerçants, comme Paddy Holohan, gérant d’un supermarché, ont également joué le jeu : il a proposé aux écoles d’accueillir les enfants en cas de besoin, en les mettant en relation avec leurs parents.
Les deux frères Stephen et David Flynn, agriculteurs et influenceurs spécialisés dans l’alimentation saine, soutiennent pleinement l’initiative. Leurs deux aînés, aujourd’hui âgés de 15 ans, possèdent des smartphones « désactivés » pour Internet. Leur fille de 12 ans n’aura droit à un portable qu’à son entrée au collège, à 13 ans. « Elle connaît les règles et les accepte », souligne Stephen Flynn, qui voit dans cette démarche un moyen de préserver le lien social de sa génération. « Beaucoup de jeunes ne savent plus interagir en société, car ils ont toujours vécu sur Internet. »
Un modèle qui inspire, mais difficile à transposer
Greystones est souvent citée en exemple. En 2026, l’Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, sous peine de lourdes amendes pour les plateformes. Le Royaume-Uni et plusieurs pays européens, dont la France et l’Espagne, étudient des mesures similaires, s’inspirant en partie du modèle irlandais. Pourtant, à Greystones, on reste conscient que la réussite du projet tient aussi à la cohésion sociale de la ville. « Nous avons créé un modèle simple, reproductible n’importe où », assure Rachel Harper. « Mais il est vrai que des villes comme Londres ou Manchester auraient plus de mal à l’appliquer. »
Pourtant, l’enjeu dépasse largement les frontières de Greystones. En mars 2026, un tribunal californien a condamné Meta et YouTube à verser des millions de dollars à une jeune femme pour son addiction aux réseaux sociaux, développée dans son enfance. Un verdict historique, qui a fait réagir les habitants de Greystones. « Il faut que les entreprises rendent des comptes », a déclaré Stephen Flynn, dont les sièges européens de Meta se trouvent à quelques kilomètres de Greystones, attirés par les avantages fiscaux irlandais.
À Greystones, l’expérience a déjà transformé le quotidien des enfants et des parents. « Avant, je craignais le jour où ma fille me supplierait d’acheter un smartphone », confie Christina Capitina. « Avec ce programme, les écoles nous évitent ce casse-tête. » Une chose est sûre : dans cette ville où la mer, les forêts et les activités collectives rythment le temps libre, l’absence de smartphone n’est plus vécue comme une privation, mais comme une libération.
Il n’existe pas de sanction formelle. L’initiative repose sur un engagement volontaire des parents et des écoles. Cependant, les établissements scolaires organisent des ateliers de sensibilisation pour expliquer les risques des réseaux sociaux, et les enfants sont encouragés à partager leurs expériences sans pression. « L’objectif n’est pas de mettre la pression à qui que ce soit », précise Rachel Harper.
Les enfants utilisent des téléphones basiques, uniquement pour appeler ou envoyer des SMS. Certains disposent de smartphones désactivés pour Internet. Les rencontres se font en personne, notamment au Greystones Youth Café ou lors des activités organisées par la mairie. Les clubs sportifs et les associations locales jouent un rôle clé dans cette socialisation.