Un mouvement religieux né au XVIIe siècle, à la croisée de l’islam et du judaïsme, fascine encore aujourd’hui les historiens. Selon Courrier International, les sabbatéens, aussi appelés dönme, forment une communauté secrète dont les membres se considèrent comme les vrais Juifs tout en pratiquant publiquement l’islam. Leur histoire, mêlant mysticisme, exil et persécutions, reste en grande partie méconnue du grand public.

Ce qu'il faut retenir

  • Les sabbatéens, ou dönme, sont une communauté musulmane secrète aux origines juives, apparue au XVIIe siècle.
  • Leur fondateur, Shabtaï Zvi, un rabbin juif devenu « messie » avant de se convertir à l’islam, a donné naissance à ce mouvement mystique.
  • Leur foi hybride mêle éléments islamiques, kabbalistiques et judéo-espagnols, comme en témoignent des manuscrits rares.
  • Cinq manuscrits de cantiques sabbatéens sont aujourd’hui conservés : quatre à l’Institut Ben Zvi à Jérusalem et un à l’université Harvard.
  • Leur existence illustre les échanges culturels et religieux entre judaïsme et islam dans l’Empire ottoman.

Une communauté née d’un « messie » controversé

Tout commence en 1648, lorsque Shabtaï Zvi, un rabbin juif originaire de Smyrne (actuelle Izmir, en Turquie), se proclame messie et annonce le retour des Juifs en Terre sainte. Son charisme et ses enseignements mystiques, inspirés de la kabbale, lui valent une foule d’adeptes en Europe et au Proche-Orient. Pourtant, son mouvement prend un tournant radical en 1666, lorsqu’il se convertit à l’islam sous la pression des autorités ottomanes. Une décision qui choque ses disciples, mais que certains interprètent comme une stratégie pour préserver leur communauté.

Cette conversion marque la naissance officielle des sabbatéens, ou dönme (terme turc signifiant « converti »). Pour eux, Shabtaï Zvi n’a pas renié sa mission divine : il aurait plutôt accompli un tzimtzoum – un repli divin en soi-même, selon la mystique juive – en s’incarnant dans le monde musulman. Une interprétation qui leur permet de concilier leur foi originelle avec une pratique islamique publique.

Des textes sacrés écrits en ladino, hébreu et turc

L’un des aspects les plus fascinants de ce mouvement réside dans ses textes religieux. Comme le rapporte Courrier International, ses cantiques et louanges, réunis dans un recueil intitulé Livre des cantiques et louanges des sabbatéens, constituent un véritable mélange linguistique et culturel. Ces manuscrits, rédigés en ladino (judéo-espagnol), mêlent hébreu, araméen et turc, reflétant la diversité des influences qui ont façonné leur doctrine.

Rachel Elior, professeure à l’université hébraïque de Jérusalem et spécialiste de la mystique juive, a été l’une des premières à étudier ces textes. Dans un entretien avec Ha’Aretz – dont les propos sont repris par Courrier International –, elle explique avoir été « fascinée » par ce « vaste corpus » d’environ 1 500 cantiques. « Il y avait là un immense mystère que je voulais percer », déclare-t-elle. Aujourd’hui, seulement cinq manuscrits sont connus : quatre sont conservés aux archives de l’Institut Ben Zvi à Jérusalem, tandis que le cinquième a mystérieusement échoué à l’université Harvard.

Une pratique religieuse à double visage

Sur le plan extérieur, les sabbatéens se présentent comme des musulmans pieux, respectant les cinq piliers de l’islam. Pourtant, en privé, ils perpétuent des rites et des croyances d’origine juive. Leur foi repose sur une interprétation particulière de la kabbale lurianique, un courant mystique juif développé au XVIe siècle, ainsi que sur des traditions sabbatéennes transmises oralement. Certains chercheurs suggèrent même qu’ils observaient secrètement le shabbat (le samedi, jour de repos juif) et des fêtes comme Yom Kippour.

Leur existence a longtemps été niée ou minimisée par les autorités religieuses juives, qui les considéraient comme des apostats. En Turquie, où une partie de la communauté s’est installée après la chute de l’Empire ottoman, ils ont continué à vivre dans l’ombre, se mariant entre eux pour préserver leur identité. Aujourd’hui, leurs descendants sont estimés à quelques milliers, principalement à Istanbul et Izmir, mais leur héritage culturel reste un sujet d’étude pour les historiens et les théologiens.

Un héritage controversé et méconnu

L’histoire des sabbatéens soulève des questions complexes sur les frontières entre les religions et les identités. Leur cas illustre comment une communauté peut naviguer entre deux mondes, en adaptant sa foi pour survivre. Pourtant, leur héritage est souvent éclipsé par les récits dominants de l’histoire juive ou musulmane. Comme le souligne Rachel Elior, « ces textes sont des fenêtres ouvertes sur un univers où les frontières entre les religions s’estompaient ».

Certains historiens vont jusqu’à voir dans le sabbataïsme une préfiguration du mysticisme juif moderne ou des mouvements syncrétiques qui ont émergé en Europe centrale au XVIIIe siècle. D’autres y voient plutôt une illustration des tensions entre tradition et adaptation dans les sociétés multiculturelles.

Et maintenant ?

Les recherches sur les sabbatéens pourraient connaître un nouvel essor dans les années à venir. Des projets d’édition critique des manuscrits conservés à Jérusalem et Harvard sont en cours, ce qui permettrait de mieux comprendre leur doctrine et leur influence. Par ailleurs, des échanges entre chercheurs turcs, israéliens et européens pourraient éclairer davantage leur rôle dans l’histoire des Balkans et du Proche-Orient. Enfin, la question de leur reconnaissance officielle – que ce soit par le judaïsme ou l’islam – reste ouverte, bien que peu probable à court terme.

Longtemps cantonnés aux marges de l’histoire, les sabbatéens pourraient bientôt occuper une place plus centrale dans les débats sur le pluralisme religieux et les échanges culturels en Méditerranée orientale. Leur étude offre en tout cas une occasion unique de revisiter les récits traditionnels et de découvrir des pans méconnus du passé.

Oui, bien que leur nombre soit difficile à estimer. Une partie de leurs descendants vit toujours en Turquie, principalement à Istanbul et Izmir, où ils forment une communauté discrète. Leurs pratiques religieuses restent secrètes et ne sont pas reconnues officiellement ni par le judaïsme ni par l’islam.

Plusieurs raisons expliquent ce silence. D’abord, les sabbatéens ont toujours vécu dans la clandestinité pour éviter les persécutions. Ensuite, leur héritage a été minimisé, voire nié, par les institutions religieuses juives et musulmanes. Enfin, leurs textes sacrés, écrits dans des langues rares et dispersés dans des archives, n’ont été que récemment étudiés par les chercheurs.