Un émissaire du Kremlin a relancé une allégation infondée selon laquelle l’ancien Premier ministre britannique Boris Johnson aurait « saboté » les premières négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine en mars 2022, après avoir reçu un don d’un million de livres sterling (1,17 million d’euros) d’un homme d’affaires lié au secteur de l’armement. Cette accusation, diffusée le 21 juillet sur le réseau social X par Kirill Dmitriev, proche du pouvoir russe, s’appuie sur une série de confusions et d’amalgames, comme le rapporte Euronews FR.
Ce qu'il faut retenir
- Le 21 juillet 2026, Kirill Dmitriev, émissaire du Kremlin, accuse sur X Boris Johnson d’avoir « saboté » les négociations de paix d’Istanbul en mars 2022 après avoir reçu un don d’un million de livres sterling.
- Ce don proviendrait de Christopher Harborne, homme d’affaires britannique et donateur politique, impliqué dans des entreprises fournissant du matériel militaire à l’Ukraine.
- Un article du Guardian publié le 10 octobre 2025 évoque la transparence autour de ce don et d’un voyage de Johnson en Ukraine en septembre 2023, sans établir de lien avec les négociations d’Istanbul.
- Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a qualifié ces allégations d’« illogiques » et rejeté toute implication de Johnson dans l’échec des pourparlers.
- Les médias russes TASS et Pervy Kanal ont amplifié ces accusations en octobre 2025, déformant les propos du Guardian pour y inclure des éléments non mentionnés dans l’article original.
Une allégation russe relayée sans preuve
Dans un message publié le 21 juillet 2026 sur la plateforme X, Kirill Dmitriev, directeur général de la société d’investissement russe RDIF et proche du Kremlin, affirme que Boris Johnson aurait « saboté » un accord de paix entre la Russie et l’Ukraine après avoir reçu un don d’un million de livres sterling de la part d’un fabricant de drones militaires. Selon lui, ces pourparlers, qui se seraient tenus à Istanbul en mars 2022, auraient été « prêts à être signés » avant d’être torpillés par l’intervention de l’ancien Premier ministre britannique. « Petit rappel : Boris Johnson a saboté l’accord de paix russo-ukrainien prêt à être signé après avoir reçu un don d’un million de livres sterling d’un fabricant de drones militaires », écrit-il.
Cette déclaration fait suite à un échange public sur X entre Dmitriev et Johnson. Ce dernier avait accusé, dans un message précédent, le nouveau ministre britannique des Affaires étrangères, Ed Miliband, d’avoir contribué à l’escalade du conflit en Ukraine en raison de décisions prises alors qu’il dirigeait le Parti travailliste.
Le lien avec Christopher Harborne, figure controversée
Le « fabricant de drones » évoqué par Dmitriev renvoie vraisemblablement à Christopher Harborne, homme d’affaires britannique, donateur politique et investisseur. Ce dernier détient des parts dans des entreprises fournissant du matériel militaire à l’Ukraine, notamment via sa société Samad Aerospace. En novembre 2022, deux mois après le départ de Johnson de Downing Street, Harborne a effectué un don d’un million de livres sterling à l’ancien Premier ministre.
Des documents ayant fuité ont révélé que Harborne avait accompagné Johnson lors d’un déplacement en Ukraine en septembre 2023, où ils avaient rencontré des hauts responsables ukrainiens. Ces éléments ont été détaillés dans un article du Guardian publié le 10 octobre 2025. L’article s’interrogeait sur la transparence entourant ce don et ce voyage, sans pour autant établir de lien entre ces événements et les négociations d’Istanbul de mars 2022.
Des médias russes amplifient une information tronquée
Le 12 octobre 2025, l’agence de presse publique russe TASS a publié un article intitulé « Boris Johnson aurait encouragé la prolongation du conflit en Ukraine pour de l’argent », s’appuyant sur le reportage du Guardian. Le lendemain, la chaîne publique Pervy Kanal (Channel One) a diffusé un sujet encore plus explicite, affirmant que « The Guardian affirme que Boris Johnson a reçu de l’argent pour perturber les négociations entre Moscou et Kyiv ».
Le problème ? Ni les pourparlers d’Istanbul de mars 2022 ni le terme « pot-de-vin » n’apparaissent dans l’article du Guardian. Ces éléments ont pourtant été intégrés dans les comptes-rendus de TASS et Pervy Kanal, donnant ainsi une apparence de légitimité à une allégation non étayée.
Zelensky et Johnson rejettent catégoriquement ces accusations
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a balayé ces allégations, les qualifiant d’« illogiques » lors d’une interview accordée au Guardian en février 2025. « Il y a eu plusieurs approches assorties d’ultimatums, et je n’ai jamais donné mon accord. Cela ne tient pas debout : sur quoi était-il [Johnson] censé nous faire revenir ? », a-t-il déclaré. De son côté, Boris Johnson a qualifié ces accusations de « propagande russe » et rappelé qu’il s’était rendu à plusieurs reprises en Ukraine, tant pendant son mandat qu’après son départ de Downing Street.
— « Ces allégations sont une tentative de détourner l’attention de la responsabilité de la Russie dans l’invasion de l’Ukraine », a réagi Johnson dans un communiqué.
Contexte : les négociations d’Istanbul, un épisode rapidement avorté
Les discussions d’Istanbul, qui se sont tenues en mars 2022, visaient à trouver un compromis entre Moscou et Kyiv pour mettre fin à l’invasion russe de l’Ukraine, débutée le 24 février 2022. Ces pourparlers avaient rapidement capoté, les deux parties s’accusant mutuellement de mauvaise foi. Le président ukrainien avait alors souligné que les propositions russes étaient inacceptables, notamment en raison des exigences territoriales formulées par Moscou.
Dès cette époque, Boris Johnson s’était rendu en Ukraine pour exprimer le soutien britannique à Kiev. Son rôle dans ces négociations avait été limité, l’essentiel des échanges diplomatiques étant mené par des représentants ukrainiens, européens et américains. Aucun élément ne permet d’établir un lien entre son action et l’échec des pourparlers, contrairement à ce que suggère Kirill Dmitriev.
Le rôle de Harborne : un soutien à l’Ukraine critiqué
Christopher Harborne, donateur de Johnson, est une figure controversée en raison de ses liens avec des entreprises fournissant du matériel militaire à l’Ukraine. Son engagement financier en faveur de Johnson a soulevé des questions sur d’éventuels conflits d’intérêts, mais aucune preuve n’a été avancée pour suggérer qu’il ait influencé la position britannique sur le conflit ukrainien. En septembre 2023, Harborne et Johnson s’étaient rendus ensemble à Kiev, où ils avaient rencontré des responsables locaux, dont le maire Vitali Klitschko.
Ces rencontres avaient été médiatisées, mais sans qu’aucun lien ne soit établi avec des décisions politiques ou diplomatiques. Le Guardian avait évoqué ces éléments dans son enquête d’octobre 2025, sans pour autant confirmer les allégations ultérieurement relayées par les médias russes.
Une stratégie russe récurrente : détourner les responsabilités
Cette allégation s’inscrit dans une campagne plus large du Kremlin visant à accuser l’Occident de vouloir prolonger le conflit en Ukraine pour des raisons financières ou géopolitiques. En attribuant à des acteurs occidentaux la responsabilité de l’échec des négociations, Moscou cherche à minimiser sa propre implication dans la guerre. Cette rhétorique a été régulièrement utilisée depuis le début de l’invasion, notamment pour justifier les échecs militaires russes ou les crimes de guerre commis sur le sol ukrainien.
Selon plusieurs experts en désinformation, ces récits visent à semer la division au sein des alliés de l’Ukraine et à discréditer les soutiens occidentaux, y compris ceux qui, comme Johnson, ont joué un rôle actif dans la résistance ukrainienne.
Les pourparlers d’Istanbul portaient sur un cessez-le-feu et des garanties de sécurité pour l’Ukraine, mais les exigences territoriales avancées par la Russie — notamment la reconnaissance de l’annexion de la Crimée et la cession de plusieurs régions orientales — avaient été jugées inacceptables par Kyiv. Ces négociations avaient rapidement échoué, chaque camp accusant l’autre de mauvaise foi.
Les médias russes TASS et Pervy Kanal ont amplifié les allégations en y ajoutant des éléments non présents dans l’article original du Guardian, notamment l’échec des négociations d’Istanbul et le terme « pot-de-vin ». Cette stratégie s’inscrit dans une volonté de propager une narration visant à discréditer les soutiens occidentaux à l’Ukraine.