Sept ans après avoir découvert le livre de Gilles Perrault Le Pull-over rouge, Clémence Elder, aujourd’hui diplômée en criminologie, a consacré une partie de sa vie à décrypter l’affaire Ranucci. Cette affaire, qui a vu Christian Ranucci condamné à mort et exécuté en 1976 pour l’enlèvement et le meurtre de la petite Marie-Dolorès Rambla en 1974, continue de susciter des interrogations. Selon BFM - Faits Divers, cette jeune femme, sans lien avec le monde judiciaire, a mené une enquête approfondie pour tenter d’éclaircir les zones d’ombre persistantes.
Ce qu'il faut retenir
- En 1974, Marie-Dolorès Rambla, âgée de 8 ans, est enlevée à Marseille, puis retrouvée morte deux jours plus tard.
- Christian Ranucci, alors âgé de 20 ans, est identifié comme l’auteur présumé, avant d’être condamné à mort et exécuté en 1976.
- Clémence Elder, passionnée par cette affaire depuis ses études, publie en 2022 un livre intitulé Couperet sur le doute pour partager ses doutes sur la culpabilité de Ranucci.
- Elle met en lumière des incohérences dans les preuves, comme l’absence de traces de sang sur le couteau retrouvé dans un tas de fumier.
- Ses recherches, menées sans relâche depuis 2019, reposent sur des entretiens avec des experts et des acteurs du procès.
Une passion née d’une lecture
Tout commence en 2019 pour Clémence Elder, alors étudiante en management. Une simple lecture du livre de Gilles Perrault, Le Pull-over rouge, la plonge dans l’affaire Ranucci. Ce récit, qui relate l’enlèvement et le meurtre de Marie-Dolorès Rambla ainsi que l’exécution de Christian Ranucci, marque un tournant dans sa vie. « J’ai plongé à pieds joints, j’ai été happée par cette affaire », explique-t-elle à BFM - Faits Divers. « À partir de là, ça a été une quête très égoïste et personnelle : j’avais un doute que je voulais absolument faire taire. »
Ce doute, elle l’exprime sans détour : « Je me suis dit que j’allais fouiller un peu plus et trouver des éléments qui allaient arrêter une certitude chez moi. » Sept ans plus tard, le doute persiste, mais son travail a abouti à la publication d’un livre et à deux mémoires universitaires, l’un en management, l’autre en criminologie. Une démarche qu’elle décrit comme « scientifique et intellectuelle », loin de toute volonté de polémiquer.
Les pièces d’un puzzle qui ne s’emboîtent pas
Clémence Elder a passé des centaines d’heures à disséquer les archives judiciaires et à interroger des spécialistes. L’un des éléments qui l’a particulièrement interpellée concerne le couteau utilisé pour commettre le crime. Selon les procès-verbaux, l’arme du meurtre, retrouvée dans un tas de fumier, portait des traces de sang. Pourtant, un expert en morphoanalyse des traces de sang a expliqué à la jeune femme que le fumier est un milieu toxique pour les bactéries : « Normalement, le couteau, après avoir séjourné dans le fumier, ne doit plus présenter de taches de sang », souligne-t-elle.
Pour vérifier cette affirmation, Clémence Elder a mené une expérience. Elle a enduit un couteau similaire de sang de porc et l’a placé dans un tas de fumier pendant une durée comparable à celle mentionnée dans les procès-verbaux. Résultat : « Quand j’ai sorti la lame, elle était complètement dénuée de tache de sang. Ça validait le discours de l’expert, mais ça rajoutait une interrogation supplémentaire sur la découverte du couteau. C’est un puzzle qui ne fonctionne pas. »
La question de la latéralisation de Ranucci
Un autre point questionne Clémence Elder : la latéralisation de Christian Ranucci. Les médecins légistes ont estimé, d’après les blessures infligées à Marie-Dolorès Rambla, que l’auteur du crime était probablement droitier. Pourtant, André Fraticelli, l’un des avocats de la défense, a affirmé à la jeune enquêtrice que son client était gaucher. Pour étayer son hypothèse, Clémence Elder s’est tournée vers une experte en écriture, qui a relevé « de forts signes de gaucherie » dans les lettres de Ranucci.
Ces éléments, ajoutés aux incohérences des témoignages et aux conditions de l’enquête, ont nourri sa réflexion. « Il y a eu un alignement des planètes : les gens que j’ai contactés étaient très ouverts à me renseigner, je pense qu’ils sentaient que j’étais passionnée, que mon but premier n’était ni de lancer des polémiques, ni de remuer le malheur. C’était une démarche scientifique et intellectuelle », précise-t-elle.
Un contexte politique et médiatique sous tension
Clémence Elder ne se limite pas à l’analyse des preuves matérielles. Elle replace également l’affaire dans son contexte historique, marqué par une pression médiatique et politique intense. L’enquête sur la disparition de Marie-Dolorès Rambla a démarré le 3 juin 1974, après son enlèvement alors qu’elle jouait devant sa résidence à Marseille. La police a rapidement identifié une Simca grise comme étant le véhicule du suspect, avant qu’un homme ne signale un accident de la route impliquant une Peugeot 307 grise à Gréasque, au nord-est de Marseille. Deux jours plus tard, le corps de la fillette était retrouvé près du lieu de l’accident.
Christian Ranucci, originaire de Nice, a été interpellé et a fini par reconnaître les faits. Condamné à mort en 1974, il a été exécuté en 1976. Pour Clémence Elder, plusieurs facteurs ont contribué à ce dénouement tragique. « Il y a parfois une accumulation fatale d’événements qui vont tracer tout droit la direction que prend une affaire », explique-t-elle. Elle cite notamment « l’emballement médiatique qui n’a pas dû permettre une grande sérénité » et le fait que « le président devait trancher pour ou contre la grâce de Christian Ranucci au moment où l’affaire Patrick Henry éclatait ».
Pour Clémence Elder, cette enquête a été bien plus qu’un simple projet universitaire. Elle a occupé ses week-ends, ses soirées, parfois ses nuits, au point de devenir une véritable passion. « Mon mémoire a été très bien reçu par mes professeurs, qui m’ont même encouragée à écrire un livre là-dessus », raconte-t-elle. Aujourd’hui, elle espère que son travail contribuera à alimenter les débats sur cette affaire, sans pour autant raviver les polémiques passées.
Alors que l’espoir d’une révision judiciaire s’amenuise avec le temps, Clémence Elder garde une lueur d’optimisme. « Je sais qu’il y a eu énormément de débats, de polémiques à ce sujet-là, et je ne veux pas les ranimer », précise-t-elle. « Mais il y a eu un emballement médiatique qui n’a pas dû permettre une grande sérénité. » Son livre, publié en 2022, pourrait bien devenir une référence pour ceux qui s’intéressent à cette affaire complexe et toujours aussi controversée.
Marie-Dolorès Rambla était une fillette de 8 ans, enlevée le 3 juin 1974 à Marseille, alors qu’elle jouait devant sa résidence avec son petit frère. Son corps a été retrouvé deux jours plus tard près du lieu d’un accident de la route impliquant une Peugeot 307 grise.
Gilles Perrault est l’auteur du livre Le Pull-over rouge, publié en 1978, qui a profondément influencé l’opinion publique sur l’affaire Ranucci. Clémence Elder a contacté l’écrivain en 2019, peu après avoir découvert son ouvrage, et il lui a répondu favorablement, lui fournissant des contacts pour approfondir ses recherches.