Une mesure historique de rationnement mise en place après la Seconde Guerre mondiale, qui a limité la consommation de sucre au Royaume-Uni, pourrait avoir eu des effets protecteurs inattendus sur le cerveau des générations qui en ont bénéficié dans leurs premières années. Selon Futura Sciences, une étude récente publiée dans la revue npj Aging met en lumière un lien entre une faible exposition au sucre durant les deux premières années de vie et une réduction significative du risque de développer la maladie d’Alzheimer ou d’autres formes de démence plusieurs décennies plus tard.

Ce qu'il faut retenir

  • Une étude sur 60 394 participants nés entre 1951 et 1956 montre qu’un faible apport en sucre pendant les deux premières années de vie est associé à une baisse de 27 % du risque de démence toutes causes confondues et de 46 % pour la maladie d’Alzheimer.
  • Les personnes exposées au rationnement du sucre après la guerre présentent un cerveau en moyenne 0,39 an plus jeune que leur âge réel, avec un volume accru de l’hippocampe et du thalamus.
  • Cette exposition réduite pendant la petite enfance est également liée à une diminution de 11 % du risque de dépression et de 20 % pour l’anxiété, mais aucun effet significatif n’a été observé sur la maladie de Parkinson.
  • Ces résultats s’ajoutent à d’autres études montrant qu’une exposition réduite aux sucres ajoutés durant les 1 000 premiers jours de vie diminuerait de 35 % le risque de diabète de type 2 et de 20 % celui d’hypertension.
  • Les chercheurs soulignent que ces travaux ne prouvent pas un lien de causalité direct, mais invitent à limiter les sucres ajoutés pendant la grossesse et la petite enfance.

Un contexte historique offrant une expérience naturelle unique

Le rationnement du sucre au Royaume-Uni, instauré après la Seconde Guerre mondiale pour faire face aux pénuries, a pris fin en septembre 1953. À cette date, la consommation moyenne des adultes est passée d’environ 41 à 80 grammes de sucre par jour, tandis que celle des enfants en a fait de même pour les confiseries. Ce changement brutal a créé une opportunité rare pour les chercheurs : comparer la santé des personnes nées pendant cette période de restriction à celle des individus nés juste après la levée des quotas.

L’équipe de recherche a analysé les données de 60 394 participants issus de la cohorte UK Biobank, tous nés entre 1951 et 1956. Les résultats, publiés dans npj Aging, révèlent que les personnes ayant été moins exposées au sucre pendant leur petite enfance présentaient un risque significativement réduit de développer des troubles neurodégénératifs ou psychiatriques des décennies plus tard.

Des effets visibles jusqu’à l’âge adulte

Les scientifiques ont poussé l’analyse plus loin en étudiant les IRM cérébrales d’une partie des participants. Ils ont constaté que le cerveau des personnes exposées au rationnement du sucre semblait en moyenne 0,39 an plus jeune que leur âge réel. Certaines zones clés, comme l’hippocampe et le thalamus — impliquées dans la mémoire et les fonctions cognitives — présentaient également un volume plus important.

Ces observations corroborent une étude antérieure publiée en 2017 dans Alzheimer’s & Dementia, qui établissait un lien entre une consommation élevée de boissons sucrées et une moins bonne mémoire, ainsi qu’un volume cérébral total plus faible et un hippocampe réduit. Autant dire que les habitudes alimentaires précoces laissent une empreinte durable sur le cerveau.

Au-delà du cerveau : des répercussions sur le diabète et l’hypertension

Les effets d’une exposition réduite au sucre dans la petite enfance ne se limitent pas aux fonctions cognitives. Une étude publiée en 2024 dans Science avait déjà montré qu’une telle exposition durant les 1 000 premiers jours de vie était associée à une diminution de 35 % du risque de diabète de type 2 et de 20 % pour l’hypertension. De plus, ces maladies chroniques apparaissaient en moyenne quatre ans plus tard pour le diabète et deux ans plus tard pour l’hypertension.

Ces résultats prennent tout leur sens lorsque l’on sait que le diabète et l’hypertension sont des facteurs de risque reconnus pour les atteintes des vaisseaux sanguins, elles-mêmes favorisant le développement de démences. Les chercheurs rappellent cependant que ces travaux ne démontrent pas un lien de causalité direct entre sucre et Alzheimer. Ils invitent simplement à adopter une alimentation équilibrée, notamment en limitant les sucres ajoutés pendant la grossesse et la petite enfance.

« Ces résultats sont intéressants, car le diabète et l’hypertension peuvent eux-mêmes favoriser les atteintes des vaisseaux sanguins et augmenter le risque de démence. » — Extrait de l’étude publiée dans npj Aging

Une recommandation déjà valable pour la santé immédiate

Les auteurs de l’étude insistent sur le fait que leur travail ne vise pas à diaboliser les aliments contenant naturellement du sucre, comme les fruits ou le lait. Ils rappellent que leur recommandation s’inscrit dans une démarche de santé publique plus large, déjà connue pour ses bénéfices immédiats : limiter les sucres ajoutés pendant la grossesse et les premières années de vie. Cette approche pourrait, selon eux, avoir des répercussions positives à très long terme sur la santé cérébrale.

Les sucres ajoutés, souvent présents dans les produits industriels, sont régulièrement pointés du doigt pour leurs effets néfastes sur la santé. Une exposition précoce à ces sucres pourrait donc avoir des conséquences bien plus profondes que ce que l’on imaginait jusqu’à présent. Ces nouvelles données devraient inciter les parents, les professionnels de santé et les pouvoirs publics à redoubler de vigilance sur l’alimentation des tout-petits.

Et maintenant ?

Cette étude ouvre la voie à de nouvelles recherches sur le rôle des expositions précoces dans le développement de maladies neurodégénératives. Les prochaines étapes pourraient inclure des analyses plus approfondies sur d’autres périodes critiques de la petite enfance, ou encore des essais cliniques visant à évaluer l’impact d’une réduction des sucres ajoutés dans l’alimentation des femmes enceintes et des jeunes enfants. D’ici là, les recommandations actuelles en matière de nutrition infantile devraient probablement être réévaluées à la lumière de ces résultats.

Une chose est sûre : ces travaux rappellent une fois de plus que les choix alimentaires faits très tôt dans la vie peuvent avoir des répercussions bien au-delà de l’enfance. Ils soulignent également l’importance d’une approche globale de la santé, où la prévention commence bien avant l’âge adulte.

Non. Les auteurs de l’étude précisent que leur recommandation concerne uniquement les sucres ajoutés, présents dans les produits industriels et les confiseries. Les sucres naturels des fruits ou du lait, apportant des nutriments essentiels, ne sont pas concernés par ces conclusions. L’objectif reste de limiter les excès tout en maintenant une alimentation équilibrée.

L’étude se base sur un contexte historique spécifique au Royaume-Uni, où le rationnement du sucre a été strictement appliqué. Cependant, les mécanismes biologiques sous-jacents — comme l’impact des sucres sur le développement cérébral — pourraient s’appliquer de manière similaire dans d’autres pays, à condition que les niveaux d’exposition soient comparables. D’autres recherches seront nécessaires pour confirmer cette hypothèse à l’échelle mondiale.