À la fin du XIXe siècle, une femme a marqué l’histoire du sport en réalisant un exploit alors réservé aux hommes : accomplir le tour du monde à vélo. Annie Cohen Kopchovsky, plus connue sous le nom d’Annie Londonderry, a ainsi bouclé ce périple en 1894, bouleversant les normes sociales de l’époque et devenant une figure emblématique du cyclisme et de l’émancipation féminine. Selon nos confères de RFI, cette aventure, à la fois sportive et médiatique, reste un jalon majeur dans l’histoire du sport féminin.
Ce qu'il faut retenir
- Annie Londonderry, née Annie Cohen Kopchovsky en 1870, était une mère de famille juive originaire de Lettonie installée aux États-Unis.
- Elle a réalisé le premier tour du monde à vélo féminin en 15 mois, entre le 27 juin 1894 et le 24 septembre 1895.
- Son exploit, sponsorisé par la marque d’eau minérale Londonderry, a duré 15 mois et couvert près de 20 000 km à travers trois continents.
- Elle a défié les conventions sociales en voyageant seule, habillée en costume masculin, et en s’affranchissant des rôles traditionnels de l’époque.
Une parisienne aux origines modestes
Annie Cohen Kopchovsky naît en 1870 dans une famille juive orthodoxe à Riga, alors sous domination russe. Elle émigre aux États-Unis avec sa famille à l’âge de quatre ans, s’installant à Boston où elle grandit dans un milieu modeste. Mariée à Max Kopchovsky, un marchand ambulant, elle devient mère de trois enfants avant de se lancer dans l’aventure cycliste. Son parcours n’était pas destiné à la gloire, mais à la survie financière : un pari lancé en 1894 par un groupe d’hommes d’affaires lui propose une somme de 5 000 dollars si elle parvient à boucler le tour du monde à vélo en quinze mois, avec un départ et une arrivée à Chicago. Autant dire que l’enjeu était autant sportif que financier.
Un défi sportif et social hors norme
Contrairement aux expéditions masculines de l’époque, Annie Londonderry relève le défi sans équipe de soutien, sans cartes détaillées, et avec un équipement rudimentaire. Équipée d’un vélo Columbia à cadre en acier pesant près de 18 kg, elle parcourt les États-Unis avant de traverser l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient. Pour couvrir ses frais, elle se produit en spectacle dans les villes qu’elle traverse et vend des cartes postales à son effigie. Son périple est jalonné d’épreuves : crevaisons, intempéries, et même des agressions, comme à Jérusalem où elle est attaquée par des voyous. Malgré ces obstacles, elle termine son voyage en temps record, avec deux semaines d’avance sur le délai imparti.
Son retour à Chicago, le 24 septembre 1895, est salué par une foule en liesse. Elle est alors devenue une célébrité internationale, interviewée par la presse et célébrée comme une héroïne. Pourtant, son exploit dépasse le simple cadre sportif : en parcourant le monde habillée en costume masculin et en s’affranchissant des conventions, elle incarne une forme de rébellion contre les normes patriarcales de son époque.
« Je ne suis pas une sportive professionnelle. Je suis une femme ordinaire qui a accompli quelque chose d’extraordinaire. »
— Annie Londonderry, d’après RFI
Un héritage qui dépasse le sport
L’exploit d’Annie Londonderry intervient à une époque où les femmes sont exclues de nombreuses compétitions sportives. Son tour du monde à vélo s’inscrit dans un contexte de lutte pour l’émancipation féminine, à l’aube du XXe siècle. En réalisant cet exploit, elle prouve que les femmes sont capables de performances physiques et mentales comparables à celles des hommes, ouvrant la voie à d’autres pionnières. Son histoire, longtemps oubliée, est redécouverte dans les années 1990 grâce aux travaux de l’historienne américaine Evalyn Mintz, qui lui consacre un livre en 1997 : « A Woman of Means ».
À Boston, où elle s’installe après son mariage, Annie Londonderry devient une figure locale, bien que son exploit reste méconnu du grand public pendant des décennies. Pourtant, son parcours inspire aujourd’hui les cyclistes féminines et les militantes pour l’égalité des sexes. En 2015, une statue en son honneur est inaugurée à Boston, rappelant son rôle précurseur dans l’histoire du sport et de l’émancipation.
Son exploit soulève également des questions sur la place des femmes dans le sport à la fin du XIXe siècle : pourquoi une telle aventure a-t-elle été si peu médiatisée à l’époque ? Et comment expliquer que son nom soit resté dans l’ombre pendant près d’un siècle ? Autant de réponses que l’histoire, patiemment, continue de nous livrer.
Le pari lancé en 1894 par un groupe d’hommes d’affaires de Chicago prévoyait une récompense de 5 000 dollars à quiconque parviendrait à boucler le tour du monde à vélo en quinze mois, avec un départ et une arrivée à Chicago. Ce montant représentait une somme colossale à l’époque, équivalente à plusieurs années de salaire pour un ouvrier.