Selon Euronews FR, des documents judiciaires récemment rendus publics révèlent qu’Anthropic, la société derrière le chatbot d’IA Claude, a secrètement acheté, numérisé puis détruit des millions de livres pour entraîner ses modèles. Cette opération, baptisée « Projet Panama », a été dévoilée fin juillet dans le cadre d’une plainte pour violation du droit d’auteur déposée par un collectif d’auteurs américains.
Ce qu'il faut retenir
- Anthropic a acquis et détruit entre 500 000 et deux millions de livres entre début 2024 et 2025, selon un prestataire cité dans des documents judiciaires.
- Les livres étaient découpés et numérisés avant d’être réduits en déchets recyclables, comme du papier toilette ou du carton.
- La société a utilisé des sources illégales, dont des bibliothèques pirates comme LibGen et Pirate Library Mirror, pour récupérer des contenus protégés par le droit d’auteur.
- Anthropic a finalement accepté en juillet 2026 de verser 1,5 milliard de dollars (1,3 milliard d’euros) pour régler une action collective menée par des auteurs, un montant qualifié d’historique par leurs avocats.
- La justice américaine a reconnu en 2025 que l’usage de livres acquis légalement pouvait relever du « fair use », mais a distingué cette pratique du piratage systématique dénoncé dans l’affaire.
Une opération secrète pour nourrir l’IA avec des textes de qualité
Le « Projet Panama » a démarré début 2024 avec un objectif précis : améliorer la qualité rédactionnelle de l’IA Claude. Selon des documents internes obtenus par Euronews FR via le Washington Post, les dirigeants d’Anthropic cherchaient des textes « propres », écrits par des humains et édités professionnellement, plutôt que le « langage internet de mauvaise qualité » généré massivement en ligne. « Nous ne voulons pas que l’on sache que nous travaillons là-dessus », peut-on lire dans un document interne cité par la presse américaine.
Pour y parvenir, Anthropic a acheté des livres par dizaines de milliers auprès de revendeurs spécialisés, dont Better World Books et le britannique World of Books. Une fois acquis, les ouvrages étaient confiés à des prestataires chargés de les découper, numériser puis détruire. Un prestataire a confirmé avoir reçu une demande pour traiter « de 500 000 à deux millions de livres en six mois ». Les machines hydrauliques tranchaient les dos et les pages une à une, avant que le contenu ne soit scanné et intégré aux bases de données d’Anthropic.
Le recours à des sources illégales pour contourner les droits d’auteur
Pour alimenter son IA en contenus de qualité, Anthropic n’a pas hésité à puiser dans des sources illégales. Dès juin 2021, Ben Mann, cofondateur de l’entreprise, a téléchargé des milliers de livres protégés par le droit d’auteur depuis LibGen, une bibliothèque en ligne controversée souvent qualifiée de « pirate ». En 2022, il a partagé un lien vers Pirate Library Mirror avec des collègues, accompagné du message « just in time!!! ». Ces pratiques, révélées par des captures d’écran incluses dans les pièces judiciaires, montrent une volonté délibérée de contourner les protections légales.
Pourtant, les dirigeants d’Anthropic savaient que leur approche comportait des risques. Dans des documents internes, ils évoquaient la nécessité de lutter contre l’« effondrement » des modèles d’IA – un phénomène où les algorithmes se dégradent en s’entraînant sur leurs propres productions. Les livres, contrairement au web saturé de contenus générés par IA, offraient une alternative « propre ». Mais la fin justifiait-elle les moyens ? Les avocats des auteurs n’en sont pas convaincus.
Une amende record pour clore une affaire emblématique
Le Projet Panama n’a été rendu public qu’à travers des milliers de pages de documents judiciaires, rendus accessibles dans le cadre d’une action collective lancée en 2024 par un groupe d’auteurs. Mené par la romancière Andrea Bartz et les auteurs de non-fiction Charles Graeber et Kirk Wallace Johnson, ce recours accusait Anthropic d’avoir utilisé illégalement leurs œuvres pour entraîner Claude. Le 25 juillet 2026, la société a annoncé un accord à l’amiable, acceptant de verser 1,5 milliard de dollars pour régler l’affaire. Ce montant couvre quelque 500 000 œuvres éligibles, selon Justin Nelson, l’avocat principal des plaignants, qui le qualifie d’« indemnisation la plus élevée jamais enregistrée pour violation du droit d’auteur dans l’histoire ».
Cette décision intervient alors que plusieurs géants de la tech, dont Meta, OpenAI, Google et Microsoft, sont également visés par des poursuites similaires pour utilisation non autorisée de contenus protégés. Anthropic reste pour l’instant la seule entreprise à avoir conclu un accord dans ce type d’affaire. Pourtant, l’affaire pourrait n’être qu’un prélude : d’autres procédures, comme celles contre Meta, restent en cours et pourraient aboutir à des verdicts tout aussi lourds.
Une première victoire pour les auteurs, mais une bataille juridique loin d’être terminée
En juin 2025, un juge américain avait déjà statué que l’utilisation de livres acquis légalement par Anthropic pouvait relever de l’exception de « fair use ». Toutefois, cette décision établissait une nette distinction entre les ouvrages achetés et ceux piratés. Aparna Sridhar, directrice juridique adjointe d’Anthropic, a réaffirmé dans un communiqué : « L’arrêt historique rendu par la cour en juin 2025 reste pleinement en vigueur. La question réglée portait sur la manière dont certains matériaux ont été acquis, pas sur le fait de savoir si nous pouvions les utiliser pour développer [l’IA]. »
Pour les auteurs plaignants, les documents déclassifiés constituent en revanche une condamnation sans appel. « Cela brise toute illusion quant à la capacité des géants de la tech à respecter la valeur culturelle et la sacralité de la création humaine », a souligné l’un de leurs représentants. L’affaire pourrait aussi inspirer d’autres recours, alors que l’industrie de l’IA continue de s’appuyer massivement sur des contenus protégés, souvent sans autorisation ni compensation.
Les prochains mois s’annoncent décisifs pour l’industrie de l’IA, entre obligations légales et pressions croissantes des créateurs.
Selon les documents internes, la destruction permettait à Anthropic de s’assurer que les livres ne pourraient pas être revendus ou réutilisés après numérisation. De plus, cette méthode évitait toute trace physique des ouvrages, compliquant ainsi les poursuites pour violation du droit d’auteur. Euronews FR souligne que cette pratique visait à effacer toute preuve tangible de l’utilisation des contenus.
Le « fair use » (usage loyal) permet d’utiliser des œuvres protégées sans autorisation dans certains cas, comme l’éducation ou la critique. En revanche, le piratage consiste à exploiter des contenus sans aucun droit ni compensation. La justice a reconnu que l’utilisation de livres achetés légalement pouvait relever du « fair use », mais a condamné le recours systématique au piratage dans le cadre du Projet Panama.