« Malte est déjà un entre-deux », observe Julien Vinet, artiste français installé sur l’archipel depuis une dizaine d’années. Entre son héritage baroque et les nouvelles formes d’expression qui émergent, la scène artistique maltaise traverse une période de mutation, selon Euronews FR.
Ce mouvement s’incarne notamment à travers le pavillon maltais de la Biennale de Gwangju, en Corée du Sud, qui se tiendra du 5 septembre au 15 novembre 2026. Intitulé BEJN / In-Between, ce projet rassemble trois artistes locaux – Julien Vinet, Sam Alekksandra (collectif Ponks) et Michael Quinton – autour d’installations mêlant traditions maltaises et coréennes. Une façon de mettre en lumière la diversité culturelle d’un pays longtemps cantonné à son image baroque, alors que les opportunités artistiques se multiplient.
Ce qu’il faut retenir
- Le pavillon maltais à la Biennale de Gwangju (5 septembre-15 novembre 2026) explore les liens entre Malte et la Corée via trois installations.
- Malte, longtemps associée à son art baroque, voit émerger une scène contemporaine dynamique, portée par de nouvelles institutions.
- Des lieux comme Valletta Contemporary ou la Malta Biennale offrent désormais des espaces dédiés à des œuvres plus audacieuses.
- L’archipel, carrefour de cultures, se positionne comme un « entre-deux » artistique, entre tradition et modernité.
- Le collectif Ponks, fondé par Vinet et Alekksandra, illustre cette transition avec des événements de poésie éphémères.
Un pays façonné par ses entre-deux culturels
Avec son mélange unique d’influences méditerranéennes, africaines et britanniques, Malte est un archipel où les cultures s’entremêlent depuis des millénaires. « Sa cuisine, sa langue – la seule langue sémitique écrite en alphabet latin –, ses églises baroques et ses armoiries britanniques en témoignent », rappelle Euronews FR. Pourtant, pendant des décennies, l’art maltais est resté prisonnier d’une image unique : le baroque. « Baroque par-ci, baroque par-là : pour beaucoup, le véritable art, c’est uniquement le baroque », confiait un guide de la galerie Muza, à La Valette.
Cette vision réductrice commence à s’effriter. Les artistes maltais, longtemps limités par le manque de galeries et de visibilité, bénéficient désormais de nouvelles structures. Parmi elles, la Malta Biennale, dont la deuxième édition s’est tenue au printemps 2026, ou encore le MICAS, premier musée national dédié à l’art contemporain. Des lieux comme Valletta Contemporary, fondée par l’architecte Norbert Francis Attard, offrent enfin un écrin à des œuvres plus expérimentales.
Des initiatives locales pour briser les frontières
Valletta Contemporary, installée dans un entrepôt du XVIIe siècle, illustre cette volonté de diversification. « À Malte, il y a très peu de galeries privées, et elles ne fonctionnent pas comme à Londres ou New York », explique Lisa Gwen Chetcuti, commissaire de l’exposition Still Time, rétrospective de 50 ans de photographie de Joseph P. Smith. « Les galeries ne possèdent souvent pas les œuvres, et les artistes ne souhaitent pas qu’elles le fassent. Dans un petit pays, ils ne veulent pas mettre tous leurs œufs dans le même panier ». L’exposition, entièrement financée par des fonds publics, montre que le changement passe aussi par des modèles alternatifs.
Norbert Francis Attard va plus loin. Après avoir transformé sa résidence de Gozo en espace collaboratif, il développe désormais un fonds d’archives ouvert au public, avec café et jardin. « Je pourrais décider, de mon vivant, d’arrêter d’être artiste. Cela ne veut pas dire que je cesse de créer. Il y a mille façons de créer », confie-t-il. Son approche reflète l’esprit d’innovation qui anime une partie de la scène maltaise.
Ponks et la poésie comme acte de résistance
C’est dans cet écosystème que le duo Julien Vinet et Sam Alekksandra a fondé Ponks, un collectif mêlant poésie, performances et événements éphémères. Installés dans un atelier des Trois Cités, ils explorent les « choses liminaires », ces moments coincés entre deux réalités – comme leur rituel du coucher de soleil. « Ici, le coucher de soleil est particulier », souligne Vinet, pour qui Malte offre le temps et l’espace nécessaires à son double héritage : punk et perfectionnisme.
Alekssandra, journaliste maltaise devenue poétesse après l’assassinat en 2017 de la journaliste Daphne Caruana Galizia, a trouvé dans l’écriture un moyen d’exprimer l’inexprimable. « La poésie m’a donné un langage pour des émotions impossibles à formuler avec des mots ordinaires », confie-t-elle. Son engagement se reflète dans le pavillon BEJN, où elle a sollicité des poètes coréens pour des lectures croisées. « Je ne comprenais pas un mot, mais je me suis mise à pleurer. Nous sous-estimons à quel point nous pouvons nous parler au-delà des langues ».
BEJN : un pont entre Malte et la Corée
Le projet BEJN / In-Between, dirigé par Vinet, s’articule autour de trois installations. Norbert Francis Attard y explore les tensions mémorielles via les couleurs des festas maltaises et le système coréen Obangsaek. Ponks présente le Rope Temple, une toile de cinq kilomètres de cordes tissées de poèmes maltais et coréens, inspirée des traditions maritimes locales et des geumjul, cordes sacrées coréennes censées éloigner les mauvais esprits. Enfin, Michael Quinton, artiste sonore, crée un paysage audio à partir d’enregistrements de terrain collectés à Malte et en Corée, transformant même des données spatiales en musique. « Nous cherchons toujours le début et la fin, mais nous n’écoutons pas l’entre-deux. L’idée est d’amplifier ce moment présent », explique-t-il.
Pour Alekssandra, cette collaboration résonne particulièrement. « Gwangju est connue comme la ville de la résistance, et qui en est en première ligne ? Les écrivains et les poètes. Ce sont eux qui donnent aux gens le courage de continuer à se battre ». Un parallèle qui rappelle l’histoire maltaise, où l’art est souvent devenu un outil de résilience.
Ce qui est certain, c’est que l’archipel a trouvé dans ses « entre-deux » une force. Comme le résume Vinet : « Pour quelques rochers au milieu de la mer, Malte a une diversité incroyable. Et c’est une force ».
La Malta Biennale est un événement artistique bisannuel lancé en 2024 pour promouvoir l’art contemporain maltais. Sa deuxième édition s’est tenue au printemps 2026, selon Euronews FR.