Une enquête publiée par Courrier International, s’appuyant sur des sources comme la BBC et des travaux de commissaires d’exposition, révèle l’ampleur des oublis qui ont marqué l’histoire de l’art : des centaines d’œuvres majeures réalisées par des femmes ont été reléguées dans l’ombre, parfois attribuées à tort à des artistes masculins. Selon ces travaux, moins de 1 % des collections nationales en Europe seraient aujourd’hui attribuées à des femmes, une proportion qui illustre l’invisibilisation systématique de leur contribution artistique.
Ce qu'il faut retenir
- Michaelina Wautier : son tableau Le Triomphe de Bacchus, découvert en 1993 dans les réserves du musée d’Histoire de l’art de Vienne, était attribué à tort à son frère, Charles, faute d’accès des femmes aux cours de dessin d’après modèle.
- Artemisia Gentileschi : son Autoportrait en sainte Catherine d’Alexandrie, reconnu seulement en 2017 comme sien, avait été confondu avec des œuvres de son père ou du Caravage pendant des siècles.
- Judith Leyster : sa toile La Joyeuse Compagnie a été attribuée à Frans Hals jusqu’en 1892, date à laquelle la signature « JL » a été identifiée sous celle du maître masculin.
- Elsa von Freytag-Loringhoven : sa sculpture God, longtemps attribuée à Morton Schamberg, n’a été officiellement reconnue comme co-auteure qu’au début des années 2000.
- En France, seulement 6 % des œuvres des collections nationales sont signées par des femmes, un chiffre qui reflète un déséquilibre persistant dans la valorisation de leur travail.
Des chefs-d’œuvre oubliés dans l’ombre des réserves
Tout a commencé par hasard en 1993, lorsque l’historienne de l’art belge Katlijne Van der Stighelen explore les réserves du musée d’Histoire de l’art de Vienne. Elle y découvre un immense tableau, Le Triomphe de Bacchus, mesurant plus de 2,70 mètres sur 3,50. La surprise est de taille : cette œuvre majestueuse, célébrant la mythologie antique, n’est pas l’œuvre d’un maître baroque comme on aurait pu le croire, mais celle de Michaelina Wautier, artiste wallonne du XVIIe siècle.
Selon la BBC, rapportée par Courrier International, cette méprise s’explique par les conditions de création de l’époque. « Comme les femmes étaient exclues des cours de dessin d’après modèle, la toile ne pouvait qu’être l’œuvre du frère de Michaelina, Charles », explique le média britannique. Une négligence qui a privé l’artiste de la reconnaissance méritée pendant des siècles. « Bien souvent, les œuvres réalisées par des femmes ne sont pas signées, personne ne s’y intéresse et elles sont donc très rarement restaurées », regrette Katlijne Van der Stighelen. Conséquence directe : peu de chances de redécouvrir des artistes oubliées, faute de moyens pour préserver leurs créations.
Des autoportraits comme manifestes de résistance
Parmi les exemples les plus frappants figure Autoportrait en sainte Catherine d’Alexandrie d’Artemisia Gentileschi (1593-1656). Ce tableau, reconnu comme sien seulement en 2017, montre l’artiste sous les traits de la sainte martyre, entourée d’une roue dentée, symbole de son procès pour viol. « Une manière pour la peintre, victime de viol, de représenter le supplice qu’avait été son procès face à son agresseur », souligne la BBC. Pendant des siècles, l’œuvre avait été attribuée à son père, Orazio Gentileschi, ou à son ami le Caravage, maître du clair-obscur.
Cette invisibilisation n’épargne pas non plus Judith Leyster (1609-1660), peintre néerlandaise dont La Joyeuse Compagnie a été longtemps créditée à Frans Hals. Ce n’est qu’en 1892 qu’un marchand d’art remarque, sous la signature de Hals, les initiales entrelacées « JL ». « Judith Leyster n’avait rien à envier à son mari en matière de talent. Mais la signature d’un grand maître se vend beaucoup mieux aux enchères. Et l’histoire de l’art a donc préféré la passer sous silence », explique la BBC. Un phénomène qui illustre le « rabais de genre » dénoncé par les spécialistes, où la valeur d’une œuvre dépend autant de l’identité de son auteur que de sa qualité intrinsèque.
Une sculpture provocante effacée pendant un siècle
Plus radical encore est le cas d’Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927), figure avant-gardiste du mouvement dadaïste. Sa sculpture God, décrite comme « un siphon très phallique posé à l’envers sur une boîte à onglets », a été attribuée à l’artiste américain Morton Schamberg jusqu’au début des années 2000. Seule la reconnaissance tardive de sa participation à l’œuvre a permis de corriger cette erreur historique, un siècle après sa mort dans la misère.
Ces exemples, parmi d’autres, révèlent un mécanisme récurrent : l’effacement des femmes artistes s’accompagne souvent d’une attribution erronée à un homme, perçu comme plus légitime. « Les œuvres réalisées par des femmes ne représentent que 1 % des collections de la National Gallery de Londres », rappelle la BBC. Un chiffre qui donne la mesure du déséquilibre persistant dans la reconnaissance de leur héritage.
Un déséquilibre économique et symbolique
Ce phénomène ne se limite pas à l’histoire ancienne. Dans son enquête Les Refusées. Les artistes femmes n’existent pas, publiée en janvier aux éditions du Seuil, la commissaire d’exposition et critique d’art française Anne Bourrassé analyse ce « rabais de genre ». Elle cite l’exemple de Jeff Koons, artiste masculin le plus cher au monde avec des œuvres dépassant les 90 millions d’euros, comparé à Marlene Dumas, femme artiste la plus vendue, dont les toiles atteignent environ 13 millions d’euros. « C’est… beaucoup moins », constate Anne Bourrassé.
En Suisse, une étude conjointe de Swissinfo et de la RTS révèle que seulement 26 % des artistes exposés entre 2008 et 2018 étaient des femmes. En France, Anne Bourrassé déplore : « Aujourd’hui, on n’a que 6 % d’artistes femmes dans les collections nationales. C’est rien. » Cette sous-représentation se double d’une décote financière systématique, où les œuvres féminines voient leur valeur minimisée, tant sur le marché que dans les institutions.
Pour Anne Bourrassé, la reconnaissance passe aussi par une refonte des critères d’attribution. « Quand je serai morte, nous aurons atteint l’égalité de genre dans l’art », écrivait-elle en ouverture de son ouvrage. Une boutade qui souligne l’urgence d’agir avant que d’autres talents ne sombrent dans l’oubli.
Cette méprise s’explique par des biais historiques et sociaux : les femmes étaient exclues des académies d’art et des cours de dessin d’après modèle, ce qui les rendait invisibles aux yeux des institutions. Leurs œuvres, souvent non signées ou attribuées à des proches masculins, étaient reléguées au rang de productions mineures. De plus, le marché de l’art privilégiait les signatures masculines, perçues comme plus prestigieuses.
Plusieurs musées européens, dont la National Gallery de Londres et le musée d’Orsay à Paris, ont lancé des programmes de réexamen des attributions et de restauration des œuvres féminines. En France, le ministère de la Culture a annoncé en 2025 un plan de numérisation des collections nationales pour mieux identifier les autrices. Des expositions rétrospectives, comme celle consacrée à Artemisia Gentileschi au Palazzo Ducale de Venise en 2023, visent également à rétablir leur place dans l’histoire de l’art.